SITE DE LA FAMILLE COSMAO DUMANOIR
 

Date de la dernière mise à jour : 24.03.2007
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MARCEL COSMAO DUMANOIR (1868 - 1943)

SOMMAIRE :

  1. Biographie
  2. Descendance
  3. Souvenirs de Marcel Cosmao Dumanoir
    3.1 La famille Bazoche
    - 3.1.1 - Zélie Cosmao Kerjulien épouse Bazoche (1797 - 1873)
    - 3.1.2 - Charles Bazoche (1784 - 1853)
    - 3.1.3 - Amédée Bazoche
    - 3.1.4 - Raoul Bazoche (et l'épée d'honneur de l'amiral Bazoche)
    3.2 La famille Orcel
    - 3.2.1 - Etienne Orcel
    - 3.2.2 - Henry Orcel (1814 - 1894)
    - 3.2.3 -Zélie Bazoche épouse Orcel (1819 - 1898)
    - 3.2.4 - Paul Orcel
    - 3.2.5 - Virginie Orcel
    - 3.2.6 - Georges Orcel
    3.3 La famille Cosmao
    - 3.3.1 - Jacques Cosmao (1718 - 1780)
    - 3.1.2 - Guillaume Cosmao Dumanoir (1752 - 1813)
    - 3.3.3 - Julien Cosmao Kerjulien (1761 - 1825)
    - 3.3.4 - Louis-Aimé Cosmao Dumanoir (1783 - 1864)
    - 3.3.5 - Fidèle Cosmao Dumanoir (1788 - 1858)
    - 3.3.6 - Edmond Cosmao Dumanoir (1830 - 1894)
    - 3.3.7 - Marcel Cosmao Dumanoir (1868 - 1943)
    - 3.3.8 - Berthe Cosmao Dumanoir épouse Arnaud (1875 - 1900)
    - 3.3.9 - Maurice Cosmao Dumanoir (1879 - 1965)
    3.4 Souvenirs divers
    - 3.4.1 - Souvenirs de Brest (vers 1870)
    - 3.4.2 - Souvenirs de la guerre de 1870
    - 3.4.2 - Souvenirs de la Commune (1871)
    - 3.4.3 - Souvenirs de Lorient
    - 3.4.4 - L'affaire Dreyfus
    - 3.4.6 - Divers

1. BIOGRAPHIE

Marcel Julien Cosmao Dumanoir naquit le 1er juillet 1868, à Paris. Il était le second fils d'Edmond Auguste Cosmao Dumanoir (1830 - 1894) et de Marie Orcel (1843 - 1916). Son frère aîné Henry Louis, né en 1866 ne vécut qu'un an, si bien qu'il se trouva être l'aîné de la famille. Sa naissance concrétisait l'union des deux branches Cosmao Dumanoir et Cosmao Kerjulien, sa mère étant l'arrière-petite-fille de Julien Cosmao Kerjulien.
Il vécut à Paris, initialement dans le quartier de la République (à l'angle de la rue Rampont et du boulevard Voltaire), puis rue de Châteaudun (dans la quartier de la Trinité dans le 9ème) et il passait normalement ses vacances à Lorient.
Il fut particulièrement choyé par son grand-père maternel, Henry Orcel, polytechnicien, professeur de mathématiques au Lycée Charlemagne qui le guida dans ses études, lui ouvrit l'esprit et fut son mentor en matière de culture.
Dès son plus jeune âge, il montra des dispositions remarquables, tant dans les disciplines scientifiques que dans les matières littéraires, français, latin, grec et langues étrangères dont l'Allemand, toutes langues vivantes ou mortes qu'il parlait quasi couramment.
Tout naturellement, il se préparait à entrer à l'École Polytechnique, comme son père et ses deux grand-pères. Malheureusement, quelques temps avant le concours, il fut pris de rhumatismes articulaires qui furent longs à soigner et l'obligèrent, au grand désespoir de ses parents et grands-parents, à renoncer à ce concours. Mais il en avait largement le niveau, notamment en mathématiques, ce qu'il ne faut pas oublier, car on a tendance à ne considérer que son immense culture littéraire, alors que c'était également un scientifique.
Il se décida alors à faire son droit. Mais comme on était en cours d'année, il prépara une licence de lettres, en attendant. En fait, il n'obtint jamais cette licence, ayant rejoint les cours de droit dès la rentrée suivante.
Mais la mort de son père en 1894, l'obligea à modifier ses projets, en ce sens qu'il dut gagner sa vie, tout en continuant à préparer son doctorat en droit. Il fut aidé en cela par les anciens collègues de son père à la compagnie d'assurances La Nationale, où il fut admis dans un poste subalterne mais qui lui permettait de poursuivre ses études.
Très rapidement, on se rendit compte de ses capacités et il monta très vite en responsabilité au sein de la compagnie.
Il obtint son doctorat en droit en 1898, en soutenant une thèse dont le sujet était : "De l'assurance sur la vie en rapport avec le patrymoine de l'assuré". Il publia en 1898, dans le Bulletin de la Société de Législation comparée (il fréquenta assiduement cette société tout au long de sa vie et y publia de nombreux articles), une "étude sur le projet de loi suisse relatif au contrat d'assurance", ce qui prouve que très rapidement, et malgré sa jeunesse, il était devenu un expert en matière de droit des assurances.
Il progressa dans la hiérarchie de la Nationale jusqu'à en devenir un des responsables. Il assura notamment les fonctions d'actuaire (1).
À sa retraite, il devint vice-président de l'Institut des Actuaires Français, doyen des actuaires, et était très assidu aux séances de cet Institut.
Esprit très vif et d'une grande curiosité, doué d'une culture étendue, doté également de beaucoup d'humour, il fréquenta les milieux intellectuels de son époque. C'est ainsi qu'il entretenait des relations épistolaires avec de nombreuses personnalités des lettres. Par exemple, il existe une lettre de Georges Bernanos, écrite à Marcel Cosmao Dumanoir en 1924, qui montre qu'ils se connaissaient bien et correspondaient couramment. La lettre se termine ainsi : "À Dieu. Je vous aime bien. Même celles de vos lettres qui vous paraissent indignes d'une publication subséquente, me sont très consolantes et très chères... Je suis fidèlement à vous. - G. Bernanos"
Sur le plan de ses opinions politiques, Marcel Cosmao Dumanoir était très proche de l'Action Française et connaissait bien ses dirigeants. Royaliste et antisémite (donc antidreyfusard), il ne s'en cachait pas.
À la fin de sa vie, il séjournait la plupart du temps à Monneville dans l'Oise, propriété héritée de la famille de son épouse Marguerite Dubois.

Une carte postale de la fin du XIXème siècle représentant la maison de Monneville, propriété héritée de la famille Dubois

C'est là qu'il décéda le 9 février 1943 et fut enterré au cimetière de Marquemont près de Monneville.

Notes :
(1) Les actuaires, dans les sociétés d'assurances, sont chargés de l'analyse des risques et de leurs répercussions tarifaires. Cette analyse nécessite la mise en œuvre d'outils mathématiques et statistiques d'un très haut niveau. À une époque où on était loin d'avoir les possibilités que procure aujourd'hui l'informatique, les actuaires étaient ainsi des mathématiciens émérites, ce qui confirme que Marcel Cosmao Dumanoir ne possédait pas seulement une érudition extraordinaire sur le plan littéraire, mais également un niveau très élevé en mathématiques.

Marcel Cosmao Dumanoir

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2. DESCENDANCE :

Marcel Cosmao Dumanoir épousa en 1896 Marie Marguerite Dubois (1876 - 1960) dont il eut sept enfants :

  • 1 - Anne Marie Suzanne (appelée Suzanne) Cosmao Dumanoir (1897 - 1977) qui épousa en 1918 son cousin issu de germains Léon Joseph Marie Mercier (1892 - 1942), officier de marine (voir la page qui lui est consacrée). Leurs descendants aujourd'hui sont : Mercier, Ghanime, Boivent, Labourbe, Audebert.
  • 2 - Andrée Marie Cécile Cosmao Dumanoir (1898 - 1957) qui épousa Jean Brajeux (1895 - 1990), ingénieur agronome, sénateur de l'Eure, dont les descendants aujourd'hui sont : Brajeux, Bouxin, Schiano, Bensa, Ferrouillat, Saglio, Villoutreix, Madelain, Bourgoin, Rampal.
  • 3 - Yves Marie Maurice Henri Cosmao Dumanoir (1903 - 1988) qui épousa en 1927 Anne de Goulet (1905 - 2001) dont les descendants aujourd'hui sont : Cosmao Dumanoir, Vandame, Volland, Jambeau, Bériot, Rey, Burlet, Hansens, Stuber-Vandame, Vandame-Martin, Martin-Vandame, Le Diberder, Sander, Mariaud, Delorme.
  • 4 - Edmond Marie Jean Pierre (appelé Pierre) Cosmao Dumanoir (1905 - 1959), officier d'infanterie, qui épousa en 1937 Marie-Thérèse Noële Lacapelle (1913 - 1971) dont les descendants aujourd'hui sont : Cosmao Dumanoir, de Lavaissière de Lavergne, de Montgolfier, Beauchet-Filleau, Naude, Hilary, Huet.
  • 5 - Alain Marie Germain Cosmao Dumanoir (1906 - 1991), dominicain, en religion Frère Thomas, qui fut missionnaire plus de 50 ans en Irak.
  • 6 - Thèrèse Marie Charlotte Cosmao Dumanoir (1909 - 1997) célibataire.
  • 7 - Elisabeth Marie Madeleine Cosmao Dumanoir (1913 - 1986) qui épousa en 1948 Henri Louis Etienne Pommeret (1910 - 1978) dont les descendants aujourd'hui sont : Pommeret.

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3. SOUVENIRS DE MARCEL COSMAO DUMANOIR :

Les extraits qui sont rassemblés ci-dessous proviennent de plusieurs différents documents manuscrits (sur feuilles volantes) de Marcel Cosmao Dumanoir.
Les caractéristiques de ces documents sont essentiellement que :
- Les récits et anecdotes sont inachevés, ce qui est dommage. De toute façon, ils ne concernent que la période avant 1900 ;
- Ils ne sont pas ordonnés. La plupart du temps, il a fallu regrouper des extraits soit de différentes parties du même document, soit d'autres documents pour les classer par personnage ou sujet. Il y a aussi des redites, mais c'est ce qu'il voulait (voir l'introduction du document montré ci-dessous) ;
- Le ton est souvent très critique, voire méprisant, envers les personnes qu'il n'apprécie pas, quelle qu'en soit la raison. Nous avons évité de faire apparaître les passages de ce type ;
- Dans ces souvenirs personnels, il s'étend longuement sur ses professeurs, ses camarades, ses collègues de travail et ses supérieurs, ses amis et ceux de sa famille, etc., ce qui ne présente pas d'intérêt pour une chronique familiale et nous n'avons pas retenu ces passages ;
On notera le style et l'expression, originaux, parfois précieux, mais toujours très clairs et, bien sûr, l'écriture très lisible.
Les commentaires ou compléments figurent entre [ ] .

La première page d'un des documents des souvenirs de Marcel Cosmao Dumanoir, indiquant notamment comment il a l'intention de présenter ses souvenirs :"Ce sera un fouillis de choses grandes et petites".

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3.1 LA FAMILLE BAZOCHE

3.1.1 - ZÉLIE COSMAO KERJULIEN épouse BAZOCHE (1797 – 1873)
Arrière-grand-mère de Marcel, fille de Julien Cosmao Kerjulien

Lorsque le siège de Paris devint une certitude, ma mère [Marie Orcel épouse Cosmao Dumanoir] avec ses parents [Zélie Bazoche et son mari Henry Orcel] était à Brest, chez mon arrière-grand-mère Bazoche [Zélie Cosmao Kerjulien épouse Bazoche] .

La maison de mon arrière-grand-mère était 2 rue de la Rampe [maintenant rue Jean Macé] et avait une espèce de cour jardin donnant en terrasse par un parapet sur le cours d'Ajot. [ces rues n'existent plus, toute cette partie de Brest ayant été restructurée à la suite des destructions de la 2ème guerre mondiale]
Mon arrière-grand-mère habitait le premier étage.

Mon arrière-grand-mère était paralytique, elle ne quittait pas son lit, j'ai encore dans la rétine l'aspect de sa chambre avec nous tous autour d'elle.

Ma grand-mère Bazoche mourut en 1873 ou 1874 [en fait en 1873] . Elle laissait pour héritiers ma grand-mère [Zélie] Orcel, sa fille, et les deux enfants de son fils Amédée [décédé en 1856] , Gabrielle Bès de Berc et Raoul Bazoche. La liquidation de la succession qui amena la vente de la maison de la rue de la Rampe, ne se fit pas sans orage.

3.1.2 - CHARLES BAZOCHE (1784 – 1853)
Arrière-grand-père de Marcel – Époux de Zélie Cosmao Kerjulien
 
L'amiral Bazoche était un homme d'ordre, il a laissé de nombreux papiers, soigneusement classés ; c'était aussi un père tendre et attentif, sa fille aînée, ma grand-mère maternelle [Zélie Bazoche épouse Orcel], avait conservé une impression profonde de son père. Même avant d'avoir compulsé aucun document, j'avais pu grâce à elle me former de mon bisaïeul un portrait vivant et exact. D'ailleurs cet homme d'allure aristocratique exhalait sans doute l'autorité, car il avait fortement frappé tout son entourage, et c'est sous l'aspect d'un chef respecté qu'il survivait dans la tradition orale de fidèles serviteurs, dont j'ai pu recueillir les échos.
La famille bretonne à laquelle s'était allié Bazoche était à l'origine... de basoche, mais toute une génération était devenue maritime, sous l'égide du futur beau-père de Bazoche, le contre-amiral Cosmao Kerjulien. Celui-ci avait placé dans la marine, ou dans l'administration de la marine, la plupart de ses frères et neveux, fait normal en Bretagne, mais comment l'idée vînt-elle à Charles Bazoche de se faire marin ? Ce n'est pas je le sais, le seul exemple, et l'on a connu plus d'un lorrain dans la marine de guerre ; mais ce qui est pour moi une énigme, c'est l'éclosion de cette vocation chez un lorrain. J'en ai vu naître plus d'un autour de moi, j'ai eu même à en vérifier la réalité et la profondeur ; j'y ai trouvé toujours l'influence des traditions de famille, celle du ciel breton, mille choses grandes ou petites que j'imagine mal dans la tête ou le cœur d'un petit garçon de Lorraine.
[Marcel se livre à une étude de l'origine du nom de Bazoche et notamment des noms de lieux, d'où il en déduit ce qui suit :]
Il faut donc vraisemblablement penser que la famille de Charles Bazoche vînt de l'Ouest en Lorraine. Pour le démontrer il faudrait remonter longuement dans la filiation, mais cela n'empêcherait pas cette famille d'avoir pris pied et bon pied en Lorraine, et ne permettrait pas plus de rattacher Charles Bazoche à une autre province que Maurice Barrès à l'Auvergne.
Né à Nancy, Bazoche était devenu brestois par son mariage. Il avait épousé, pendant les Cent Jours, la fille aînée du contre-amiral Cosmao Kerjulien, que Napoléon considérait comme le seul marin digne de ce nom qu'il eut possédé dans sa flotte. Je tiens d'une tradition orale que l'Empereur exprima à Cosmao Kerjulien son regret de ne pouvoir en cette période troublée doter sa fille. Cosmao Kerjulien avait rêvé d'unir sa fille à son neveu, [Louis-Aimé] Cosmao Dumanoir, mais les deux cousins s'étaient loyalement expliqués entre eux, et avait convenu de rester des cousins fraternels. Cosmao Dumanoir, mon propre grand-père, dit la légende, n'avait pas encore la vocation du mariage, et Bazoche avait une prestance de nature à émouvoir les cœurs. L'union entre les deux branches Cosmao fut donc reportée à deux générations, c'est la petite fille de Bazoche, ma mère [Marie Orcel] , qui épousa le fils du Cosmao Dumanoir susnommé [Edmond]. C'est d'elle que j'ai recueilli cette impression que, malgré la franchise avec laquelle Cosmao Dumanoir et sa cousine avaient renoncé à s'unir, il demeurait entre Cosmao Dumanoir et Bazoche, devenus tous deux contre amiraux, une petite rivalité affectueuse. Les Cosmao estimaient un peu que Bazoche avait plus de cœur que d'esprit... Pour ma part, j'ai une tendance à croire que Bazoche n'était pas le plus intelligent des deux, mais il y avait une large marge entre l'amiral Cosmao Dumanoir et la bêtise, pour y classer quelqu'un qui ne fut point un sot.

Et est-il permis de se demander quelles influences peuvent amener un enfant de Nancy à devenir marin ? En ce qui concerne le Bazoche, je n'ai retrouvé aucune trace des circonstances de fait qui l'amenèrent de son pays natal à Toulon. Fut-il poussé par un goût d'aventure ? Trouva-t-il chez les siens un encouragement, une simple approbation, des résistances ? Eut-il quelque peine à se détacher du foyer paternel, ou désirait-t-il le fuir ? Autant de questions que je suis obligé de laisser sans réponse. Tout ce que je puis dire, c'est que Bazoche tel que je puis me le figurer, paraît aux antipodes de l'esprit d'aventure ; que, d'un autre côté, s'il conserva toujours avec son pays natal et avec sa famille des relations constantes et cordiales, quoique avec une nuance d'autorité, explicable par son ascension sociale, il ne semble pas s'être appesanti volontiers sur ce qui lui rappelait son humble origine. Gendre du baron Cosmao Kerjulien, il apposait volontiers sur des actes authentiques le cachet armorié de son beau-père, à côté de sa signature, et faisait graver un double cachet où son monogramme C. B. voisinait avec les armes de sa femme. Si ses portraits n'étaient pas là pour l'attester, les souvenirs de sa fille et de sa petite fille suffiraient pour garantir l'allure aristocratique dont la nature l'avait doué. Il avait le goût fréquent chez les marins de l'équitation et la pratiquait volontiers.
Cette distinction naturelle n'était pas seulement extérieure. Sa magnifique écriture, qui retarde d'un siècle, sert de vêtement à un véritable don de style. Il ne l'ignorait peut-être pas, car il écrivait volontiers et gardait trace de ce qu'il écrivait. Cela explique l'abondance des papiers qui servent de base à ce récit de sa vie [récit qui n'a pas été achevé, à peine commencé !] . Où et comment avait-il pu acquérir cette éducation ? À quels moments de services ont pu se placer les études, au moment naturel des études, c'est-à-dire dans l'enfance. [Voir ci-après lettre au commandant Valdenaire].
[Réponse du 25 août 1936 au commandant Valdenaire]
Commandant,
Votre substantielle lettre du 19 mars apportait un important renseignement sur un point qui m'intriguait beaucoup. Depuis longtemps, j'étais frappé de l'allure du style du contre-amiral Bazoche dans toutes les pièces, officielles ou privées, qu'il m'a été donné de lire, et, sans aucune donnée sur les études qu'il avait pu faire, je n'arrivais par aucune hypothèse vraisemblable, à situer des années d'école dans la chronologie de sa jeunesse. Votre découverte montre avec la plus grande précision quand et comment il avait pu suivre un cours régulier d'enseignement avant d'entrer dans la carrière maritime. De ses connaissances mathématiques, le seul fait de sa carrière fait preuve, je ne suis pas étonné qu'il ait eu aussi une formation en dessin, car je possède de lui quelques croquis et tout un album de « ras de côtes » assez bien exécutés [ces carnets existent toujours, voir quelques spécimens dans la page consacrée à Charles Bazoche] . C'était d'ailleurs un procédé sec et précis qui a dû rester en honneur dans la marine et dans les cours de dessin de l'École Navale pendant plusieurs générations.

[Lettre du 4 septembre 1939 au Commandant Valdenaire - faisant référence à un article du Mercure de France - voir ci-après]
C'est la première fois que je lis ce nom de Galerande, que je n'ai jamais vu ni entendu dans aucun document, dit et aucun souvenir oral, accolés au nom de Bazoche. La seule explication est que le nom de Galerande soit celui d'un autre fonctionnaire que mon grand-père, lequel aurait été par l'auteur de l'article confondu avec Bazoche [Il existe une localité dans le Loiret appelée Bazoches les Gallerandes. Cela explique-t-il le rapprochement entre ces deux noms?]. Celui-ci était très fier de son alliance avec le baron Cosmao, dont il employait volontiers le cachet armorié à côté du sien marqué C. B., mais c'est précisément pour cette raison qu'il aurait jamais admis l'idée de s'affubler d'un autre nom. Je suis du reste à quia quant aux relations de mon arrière-grand-père avec Balzac. Je ne connais comme faits positifs que l'existence d'un exemplaire des œuvres complètes de Balzac avec une dédicace manuscrite de l'auteur qui est aux mains de la famille Bès de Berc, et la dédicace de « l'Interdiction » à mon arrière-grand-père.
[Lettre du 26 décembre 1939 à ?
]
Monsieur,
Dans le Mercure de France du 11 juillet 1939, vous avez publié un article, sous le titre de "le testament révélateur" , dans lequel vous relatez la biographie d'un frère cadet de Balzac, retourné à l'île Maurice, et passé à la Réunion , fut nommé commis de la marine par l' amiral Bazoche de Galerande, ami personnel de Honoré de Balzac .
L'amiral Bazoche, gouverneur de l'île Bourbon, depuis le 31 mai 1841, demeuré dans ces fonctions comme contre-amiral du 21 mars 1842 au 3 septembre 1845, était mon arrière-grand-père. Je suis pour cette raison en mesure de vous signaler à toutes fins utiles qu'il s'appelait Charles Louis Joseph Bazoche tout court, et que jamais je n'ai jamais oui parler par tradition ni rencontré dans ses papiers que je possède ce nom de Galerande, qu'il n'a jamais porté [voir ci-dessus] .

3.1.3 - AMÉDÉE BAZOCHE (1818 – 1856)
Grand Oncle de Marcel – Fils de Charles Bazoche et Zélie Cosmao Kerjulien

Marie [Yvonne] Bazoche, née Cosmao Dumenez [1824 – 1884], avait pour ma grand-mère Orcel [sa cousine et belle-sœur Zélie Bazoche, épouse Orcel] et les siens des sentiments assez hargneux et jaloux. Il y avait là, probablement une disposition naturelle ; ... ma grand-mère avait hérité de son père [Charles Bazoche] une élégante tournure et une distinction qui persistèrent jusqu'à ses derniers jours. Marie Bazoche n'ignorait probablement pas, du reste, le rôle qu'avait joué ma grand-mère lors de son mariage. Amédée Bazoche, commissaire de marine, était parti en 1842 [1841] avec ses parents pour l'île Bourbon quand son père en devint gouverneur. Quelle place tenait alors dans son cœur sa toute jeune cousine Dumenez ? Je ne sais ; la correspondance de ses parents et la sienne pendant la première partie du séjour à Bourbon le montre assez mondain et même dissipé, sans aucun rapport avec le grave personnage à favoris et lunettes que nous montre une photographie postérieure. Un beau jour, il s'avisa de se fiancer à sa cousine, et lui-même et sa mère en écrivirent en France tant à ma grand-mère Orcel qu'à la sœur de mon arrière-grand-mère, Mme Prétot. [Nous avons de nombreuses lettres écrites par Amédée à ce sujet à l'Ile Bourbon à sa sœur et à sa tante]. Ma grand-mère ne put se dérober ... [Sa fille], la tante Bès de Berc [sa fille Gabrielle Bazoche qui épousa Emmanuel Bès de Berc] fut une des plus jolies femmes de sa génération et son frère Raoul [voir ci-dessous] était un fort joli homme.

3.1.4 - RAOUL BAZOCHE (et l'épée d'honneur de l'amiral BAZOCHE)
Cousin germain de Marie Orcel, mère de Marcel

Raoul était un fort joli homme, mais aussi une gouape. Sa grand-mère [Zélie Cosmao Kerjulien épouse Bazoche] avait mis entre les mains d'Amédée Bazoche ou des siens l'épée d'honneur offerte à l'amiral Bazoche par l'ile Bourbon [voir à ce sujet la page consacrée à Charles Bazoche] ; c'est mon frère [Maurice Cosmao Dumanoir, aujourd'hui ses descendants] qui la possède aujourd'hui, on peut juger de visu que c'est un bel objet d'art. Le jeune noceur de Raoul, ayant besoin d'argent, s'avisa de vendre cette épée au brocanteur pour quelques centaines de francs ; mon oncle Georges Orcel [oncle de Marcel], enseigne de vaisseau, connut cette frasque, et fort embêté de ce sacrilège de famille, avertit sa mère ; celle-ci, n'ayant pas l'argent nécessaire pour racheter l'épée, en parla à sa mère, qui fournit les fonds. L'épée fut recouvrée, mais non le ceinturon et la dragonne, qui étaient de défaite courante et avait été revendus. Elle fit emporter par ma grand-mère à Paris et l'épée, et tous les papiers de famille qu'elle voulait mettre à l'abri : c'est par suite de cette donation manuelle que les papiers Kerjulien et Bazoche sont aujourd'hui dans mes mains. La tante Bès de Berc [Gabrielle] connaissait les circonstances, mais ne les a je crois jamais communiquées à ses enfants. […] Quant à Raoul Bazoche, il continua à se dévergonder, et après avoir été sauvé des tribunaux par mon grand-père Orcel à la suite d'une histoire qui, d'après mon père, n'était rien moins qu'un faux, il s'engagea bon gré mal gré aux zouaves, devint sous-officier [en 1874, il était sergent-major au 4ème Zouaves, en Algérie] et fut dans une rixe jeté par la fenêtre d'une maison mal famée. Il tomba sur la tête, fut interné dans un asile où il resta de longues années, en proie sans doute à la paralysie générale. Les Bès de Berc ne parlaient jamais de lui, et n'ont jamais annoncé sa mort. Je la crois postérieure à 1894, car c'est à la mort de mon grand-père [Henry Orcel], il me semble, que le père Bès de Berc [Emmanuel, époux de Gabrielle Bazoche, beau-frère de Raoul] intervint timidement pour demander que Raoul ne figurât pas sur le faire part.
[Dans son testament, sa grand-mère, Zélie Cosmao Kerjulien, épouse Bazoche, priva Raoul de sa part d'héritage, au bénéfice de sa sœur Gabrielle. "J'entends priver ce dernier de sa part dans la portion disponible de la moitié de ma succession..."]

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3.2 LA FAMILLE ORCEL

3.2.1 - ETIENNE ORCEL
Arrière-grand-père de Marcel

J'ai parlé tout à l'heure de mon arrière-grand-père, Étienne Orcel. Je n'ai de lui aucun portrait, non plus que de sa femme, et je n'en ai jamais vu aucun chez mes grands-parents. Il était originaire de Grenoble, d'où il était venu à Paris comme ouvrier ébéniste ; il s'établit aux confins du faubourg Saint-Antoine, rue Jean Beausire, fit fortune, et fut ruiné par la banqueroute de son notaire. Il mourut d'apoplexie, étant un gros mangeur, et cela frappa tellement son fils Henry, mon grand-père, qu'il s'imposa l'habitude de peu manger. Mon arrière-grand-mère s'appelait Guichemerre ; son frère fut principal du collège de Périgueux, puis recteur de l'académie de la même ville.

3.2.2 - HENRY ORCEL
Grand-père de Marcel

Son neveu lui fut confié [voir ci-dessus : Henry fut confié à son oncle Guichemerre] , et fit ses études au collège de Périgueux ; je ne sais pas s'il passa par un autre collège pour se préparer à l'École Polytechnique, où il fut de la promotion de 1835. Il était boiteux, dès le plus jeune âge ; et il ne disait pas et, je crois, ne savait guère lui-même comment. La remarquable absence dans son tempérament de quoi que ce soit de malsain rend vraisemblable qu'il s'agissait d'un accident purement mécanique éprouvé en nourrice. Cette infirmité lui interdisait naturellement de suivre la carrière militaire, et son rang ne lui ouvrait pas, à la sortie de l'école, les carrières civiles, il se tourna vers l'enseignement, il faudrait compulser le dossier de ses papiers et pour classer chronologiquement sa licence ès-sciences et un poste de professeur suppléant à Saint-Louis. Il passa brillamment son agrégation, qui était alors commune aux sciences mathématiques et physiques. Il fut reçu le premier, j'ai à son dossier le rapport du jury d'examen, imprimé dans un journal, et fort élogieux pour lui.

Le premier poste de mon grand-père fut Amiens, où il enseignait lorsqu'il se maria [avec Zélie Bazoche]. Il m'a montré lui-même l'endroit où il logeait, tout près de la mairie.

Dès sa première année d'enseignement à Amiens, mon grand-père fit recevoir à l'École Polytechnique tous ses élèves ou presque ; ils étaient trois ou quatre. Ce succès eut pour résultat de le faire appeler rapidement à Paris, à Charlemagne, où il resta jusqu'à la fin de sa carrière. Il logea rue Culture Sainte-Catherine, c'est aujourd'hui la rue de Sévigné, d'abord au coin de la rue des Franc-bourgeois, du côté de l'hôtel Carnavalet, puis dans une maison aujourd'hui remplacée par un collège de filles, entre le susdit hôtel, et l'hôtel Le Pelletier de Saint-Fargeau.

Mais c'est au Louvre que nous allions le plus souvent. Quoique boiteux, et sur le tard ayant peine à marcher, mon grand-père avait conservé longtemps le goût et la facilité de circuler à pied, de sorte que les visites du musée s'accompagnaient ou se suivaient de circuits dans les vieux quartiers, avec commentaires sur les maisons célèbres. C'est de lui que je tiens, je crois, mon goût de curiosité dans tous les sens.

Mes deux grands-pères [Louis-Aimé Cosmao Dumanoir et Henry Orcel] avaient, sans se ressembler en aucune manière à aucun égard, un trait commun, la manière de se servir de leurs postiches. Mon grand-père Cosmao, qui vivait à une époque où la calvitie passait pour une sorte d'indécence, portait comme tous ses contemporains chauves, un toupet artificiel sur le devant du crâne, mais il ne se gênait pas pour le soulever en public quand il se voulait gratter la tête. Mon grand-père Orcel, lui, avait perdu ses dents de fort bonne heure, elles se détachaient des gencives sans se carier et sans lui causer aucun mal : il les cueillait entre deux doigts. Il s'était habitué à mâcher de ses gencives sans aucune difficulté, mais quand sa bouche devint complètement vide, il risquait d'être défiguré, et de ne plus parler aisément ; aussi ne fit-il aucune difficulté d'avoir un râtelier, mais il ne put jamais s'habituer à s'en servir pour mâcher. Il portait donc dans sa poche une assez grande bonbonnière désaffectée où il cachait son dentier habilement escamoté en se rendant à table. Impressionné, disait ma mère, d'avoir très jeune vu son père mourir de congestion, il avait pris l'habitude de manger fort peu, mais avec une vélocité extraordinaire. Je l'ai vu chez lui, servi le dernier, finir le premier son potage. La partialité qu'il avait pour moi l'avait empêché de se scandaliser de mon violent appétit, mais plus vieux et moins patient qu'à mon égard, il vitupérait mon frère [Maurice], grand avaleur aussi ; il faut dire qu'il le vitupérait volontiers : question d'âge, j'en suis convaincu.
Il avait été, je crois, très avant dans ses études mathématiques, mais, doué de plus de facilité que d'une ardeur extrême au travail, il avait d'assez bonne heure abandonné tous travaux purement scientifiques. Il était, plutôt que dépensier, peu ordonné dans ses dépenses, et par suite, comme il arrive, très préoccupé de la question d'argent : c'est pourquoi son activité passait tout entière en travaux lucratifs, colles, répétitions, examens, soit à l'hôtel de ville (brevets d'enseignement primaire) soit à la fin de sa vie en présidant une commission d'admission aux Écoles d'Arts et Métiers. Ceci comportait à l'époque des vacances une tournée à travers la France. Ses déplacements étant payés en première classe de chemins de fer, il voyageait en seconde, ce qui lui permettait d'emmener ma grand-mère et moi. C'est de la sorte que j'ai fait autour de ma dix-huitième année mon tour de France à peu près complet.
Il vint un jour où mon grand-père dut abandonner toute activité. Je ne suis jamais entré en contact avec les autorités dont dépendaient les différents examens et colles dont il s'occupait, mais il est bien évident qu'elles s'aperçurent comme nous-mêmes de l'oblitération graduelle de ses facultés et tacitement elles cessèrent de le convoquer. Mon grand-père s'en tourmenta, et ne cessa de s'en tourmenter, il me chargeait presque chaque jour d'aller aux informations, ce que je me gardais naturellement de faire. Et sa belle intelligence s'endormait et divaguait. Le jour où je l'ai perdu, c'est celui où entrant chez lui je fus forcé de me rendre compte qu'il me prenait pour un autre. Et cela arriva plus d'une fois, par exemple un jour où nous rentrions d'une promenade. On s'imaginait, ma grand-mère [Zélie Bazoche] surtout, qu'il lui faisait du bien de prendre l'air. Je n'en ai jamais été convaincu. Toujours est-il, que d'une façon ou d'une autre, je me suis occupé assidûment de lui, bien que la séparation fût faite ; ce n'était plus lui. Et c'est sans connaissance qu'il s'est éteint après de longs jours d'affaiblissement progressif.

3.2.3 - ZÉLIE BAZOCHE épouse ORCEL (1819 - 1898)
Grand-mère de Marcel

À sa mort, ma grand-mère [Zélie Bazoche] vint habiter avec nous, rue de Châteaudun. Nous étions assez entassés, mais la mort de mon père vint malheureusement nous fournir le moyen de nous installer à peu près. Ma grand-mère ne tarda pas d'ailleurs à être frappée de paralysie. Elle lutta avec une énergie extraordinaire, je l'ai vue un jour, assise à côté de moi à une table dans le salon, et sentant un mouvement congestif lui embarrasser la parole et les doigts, réclamer un crayon et du papier pour se forcer à écrire et faire reculer positivement le malaise et sa cause. Cette énergie a prolongé sa vie. Ce n'est pas d'ailleurs de congestion (ou d'anémie, car je crois que ses mouvements congestifs étaient plutôt des contre congestions) qu'elle est morte, mais d'un délabrement des intestins. Elle avait reçu dans la matinée les sacrements, en pleine lucidité, elle avait déclaré à plusieurs reprises : « je suis bien contente », elle était étendue bien calme et parlant quelquefois. Ma mère et moi étions assis à quelques distances de son lit, tandis qu'elle paraissait somnoler. Soudain, par une intuition, je me levai et m'approchai d'elle : elle ne respirait plus [22 novembre 1898].

3.2.4 - PAUL ORCEL
Frère d'Henry – Grand-oncle de Marcel

Celui-ci, plus jeune que mon grand-père, son frère, était aussi un officier de marine. Quelle l'idée avait pu prendre au fils d'un ébéniste du faubourg Saint-Antoine (ou peu s'en faut, mon arrière-grand-père Étienne Orcel habitait rue Jean Beausire, près de la Bastille ) d'entrer à l'École Navale ? Je ne suis pas en mesure d'expliquer cette vocation, non plus que celle de mon arrière-grand-père Bazoche, nancéien. Toujours est-il que comme son père [Étienne] l'accompagnait à Brest pour rentrer à l'école sur l' Orion [navire sur lequel était l'École Navale à l'époque], ils se trouvèrent dans la diligence avec un homme de haute taille et fort distingué, avec lesquels ils lièrent conversation ; le père Orcel lui confia sa perplexité quant au choix d'un correspondant pour son fils, le compagnon de voyage s'offrit : c'était le commandant Bazoche.
C'est ainsi que mon grand-père Orcel [Henry] eut l'occasion de connaître sa future femme [Zélie Bazoche]… . Quand le commandant Bazoche partit pour l'île Bourbon en qualité de gouverneur, il emmena Paul Orcel dans son état-major ; un peu plus tard dans l'intérêt de sa carrière, il lui confia le commandement d'un petit bateau dépendant de la station de Bourbon et qui ne comportait qu'un officier, un officier marinier et quelques hommes. Dans un coup de mer, le bateau fut balayé, et, la lame passée, le jeune commandant avait disparu. [voir page consacrée à Charles Bazoche : il s'agissait du brick-aviso le Colibri, disparu en mer le 27 février 1845, au nord-ouest de Madaga
scar]

3.2.5 - VIRGINIE ORCEL
Sœur d'Henry – Grand-tante de Marcel

Outre Paul, mon grand père avait une sœur, qui s'appelait, je crois, Virginie ; elle avait épousé un nommé Coquet, et mourut jeune. Son mari partit pour l'Amérique, en promettant son héritage à ma mère tout enfant. On n'a jamais su ce qu'il était devenu.

3.2.6 - GEORGES ORCEL
Frère de Marie Orcel – Oncle de Marcel

J'ai fait tout à l'heure allusion à mon oncle Georges. Celui-ci, âgé de quatre ou cinq ans de moins que ma mère, était rentré à l'École Navale malgré une assez faible santé.
Il aimait la vie joyeuse et large ; j'ai trouvé dans les papiers de mon père le dossier du règlement de ses dettes après sa mort, quatre ou cinq mille francs, presque uniquement des dépenses somptuaires. Son genre de vie le fatigua-t-il comme je l'ai entendu dire ? Toujours est-il que dès avant la guerre [de 1870] sa santé était ébranlée ; j'ai entendu parler d'un embarquement au cours duquel ses camarades trouvaient à tour de rôle toujours un prétexte pour lui tenir compagnie pendant son quart, tant pour l'aider que pour parer à une défaillance. Pendant la guerre, il ne fut en état de faire aucun service actif ; il fut placé dans un fort près de Cherbourg à l'instruction des hommes que la marine envoyait au front ; là, me disait ma mère, les intempéries l'achevèrent. Il mourut peu après de phtisie. Il fut soigné à cette époque sans antisepsie, dans l'appartement de ses parents rue Béranger, où je l'ai vu avec sa longue barbe, dans un fauteuil mécanique qui se transformait en chaise longue, toujours assis, car il ne pouvait s'étendre sans suffoquer, et souvent accoudé sur une table à pieds tournés qui servit ensuite table à ouvrage à ma grand-mère et qui est chez Maurice dans la salle à manger. Il avait un très joli talent de dessin comme son oncle Paul Orcel.

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3.3 LA FAMILLE COSMAO

NOTE SUR LA FAMILLE COSMAO COMMENCÉE LE 21 FÉVRIER 1941 PAR MARCEL JULIEN COSMAO DUMANOIR SON CHEF MÂLE ET DESTINÉE À SES PETITS-ENFANTS
[Inachevée !]

La présente note m'a été demandée par Nicole Brajeux, que je félicite de son initiative ; elle sera utile non seulement à elle-même, mais à ses frères et sœurs, cousins et cousines, pour qui ce sera un devoir de la connaître, comme s'en est un pour moi de la rédiger.
En ces temps funestes, les Français malheureux se doivent d'éclairer et de maintenir leurs traditions, pour rester ou devenir dignes de rendre tous les services possibles à leur pays, et à la religion catholique que nous professons, dont j'inscris en tête de ce manuscrit la devise, au nom du Père, du Fils, et du Saint Esprit.
J'ai l'intention, si Dieu me prête vie, de faire un commentaire complet de tout l'arbre généalogique de la famille, ainsi qu'une révision et une mise au net de mes propres souvenirs, plus larges que le commentaire, mais tout cela doit être précédé d'une introduction et d'un guide au centre même de la branche Cosmao Dumanoir, qui est la nôtre, et qui a besoin, pour être comprise, d'un extrait ou tableau généalogique partiel.
Avec ou sans les différents surnoms que ses membres se sont adjoints pour se distinguer les uns des autres, la famille Cosmao est originaire de la région de Bretagne appelée Porzay, dont le centre est Plonevez-Porzay, et qui règne autour de la baie de Douarnenez et de la région de Sainte-Anne de la Palud. Là s'est formée une race patriarcale de cultivateurs frisant le gentilhomme et qui a compris plusieurs familles qui se sont répandues tout en gardant une racine dans cette région où la race existe encore, si le nom n'y est plus. Ce nom, je l'ai naïvement cru longtemps isolé en Bretagne, c'est une erreur, il y est au contraire très répandu, il est possible et même probable que tous les Cosmao de Bretagne sont originaires du Porzay et dérivent d'une même origine. Ce grand se compose des mots Koz, vieux, et Mao, joyeux. Il n'est pas possible de déterminer si le sens originaire en est quelque chose comme vieux rigolo, ou comme vieillard enjoué ; on peut cependant admettre que sous ce nom on trouve des traits de caractère qui y répondent, comme par exemple chez mon frère Maurice et mon fils Yves.
Gais ou non dans leur vieillesse, les Cosmao furent une famille très nombreuse. Pour les explications préliminaires nécessaires à la clarté, je me propose d'en fixer une basse centrale autour de la branche maîtresse actuelle, c'est-à-dire la branche Cosmao Dumanoir, la seule qui ait conservé le nom dont le chef réside en ma personne, sans que j'en sois le doyen d'âge (fait qui s'explique par cela que mon père, marié tard, était en outre le plus jeune de sa génération). Les doyens ou doyennes d'âge sont à l'heure qu'il est :

  • Eugénie Vivier, née Noyon, ma cousine germaine [1851 – 1946 – petite-fille de Louis-Aimé Cosmao Dumanoir, par sa mère Élisabeth épouse Noyon] .
  • Caroline Michaud, née Lejeune, ma cousine issue de germains [1853 – 1950 – petite-fille de Fidèle Cosmao Dumanoir, frère de Louis-Aimé, par sa mère Caroline épouse Lejeune] .
  • Amélie Lejeune, dite tante Alie, ma cousine germaine [1860 - ? - petite-fille de Louis-Aimé Cosmao Dumanoir, par son père Léon et petite-fille de Fidèle Cosmao Dumanoir, frère de Louis-Aimé par sa mère Amélie].
  • Charles Lejeune, frère consanguin de Caroline Michaud, avec lequel je ne suis pas resté en relation [1865 - ? - son père, Armand Lejeune avait épousé en 2èmes noces Adèle Cosmao Dumanoir, sœur de Caroline, mère de Caroline Michaud].

Pour mettre en relief le rôle joué dans la famille par son grand homme l'amiral Cosmao Kerjulien, et sa parenté avec nous, je ferai provisoirement abstraction des branches autres que Dumanoir et Kerjulien, pour lesquelles je ferai un tableau généalogique abrégé. Ces branches furent nombreuses, car la souche commune de celles que nous connaissons, Jacques Cosmao, eut au moins 15 enfants des deux sexes, parmi lesquels le 14e prénommé Louis était surnommé Louis XIV. Dumanoir était l'aîné des mâles, l'aînée étant une fille ; Kjulien (Kjulien est une manière bretonne d'écrire Kerjulien) était un des derniers.
Le tableau ci-joint, il faut le remarquer avec soin, n'est pas complet, il est abrégé d'un certain nombre de noms afin d'être plus clair. Je n'y inscris pas, à fin de rien embrouiller, après Edmond, le nom de mon père, moi-même, mon frère et ma sœur, morte jeune après avoir eu deux enfants, l'un mort à deux ans, l'aîné tué pendant la guerre de 1914. Il est plus important de remarquer que si à la suite d'Edmond Cosmao Dumanoir nous devons être inscrits tous les deux, moi et mon frère, nous devons l'être aussi à la suite de ma mère dans la branche Kerjulien, avec une différence de rang. En effet, Louis-Aimé Cosmao Dumanoir et Zélie Bazoche étaient cousins germains. Edmond Cosmao Dumanoir et Zélie Orcel née Bazoche étaient cousins issus de germains, Edmond Cosmao Dumanoir était donc l'oncle à la mode de Bretagne de Marie Orcel, qu'il épousa, de même que je suis l'oncle à la mode de Bretagne d'Anne Mercier, par exemple, fille de ma cousine germaine feu Marie Mercier. Je suis si l'on veut faire cette bonne plaisanterie, l'oncle à la mode de Bretagne de mon frère et lui le mien. [Nous n'avons pas reproduit ce tableau qui est assez confus – se rapporter à la généalogie].
Ces explications étaient nécessaires pour rendre compte que de tous ceux qui portent le nom de Cosmao, nous sommes, mon frère, moi-même et nos enfants les seuls à descendre de l'amiral Cosmao Kerjulien, par les femmes il est vrai, mais descendants réels ; ceux qui ont dans les veines le plus de sang Cosmao ne sont pas ceux qui portent ce nom, mais mes petits-fils Mercier, qui sont Cosmao par leur mère et par leur père, Léon Mercier ayant une mère Cosmao dont la mère était elle-même née Cosmao, de père et de mère (Marie Mercier était fille de Léon Cosmao et d'Amélie, fille de Fidèle).
Je compléterai ces données après nouvelle lecture, si elles me paraissent trop embrouillées telles qu'elles sont expliquées ci-dessus.
[Comme indiqué ci-dessus, ce texte est resté inachevé … Dommage !]

3.3.1 - JACQUES COSMAO (1718 – 1780)
Père de Guillaume Cosmao Dumanoir et de Julien Cosmao Kerjulien

Jacques Cosmao, père de Julien Cosmao et époux de [Louise] Jacquette Cuzon, était notaire royal à Châteaulin. Comme tous les hommes de loi de cette époque, il était aussi titulaire d'une charge dans une justice seigneuriale, celle des régaires de Léon. Du reste, si l'on se rapporte aux actes d'état civil de cette époque, et qui sont principalement des actes de baptême, on y trouve des listes des parents et amis présents à la cérémonie avec leur signatures, et on constate par l'énoncé de leurs professions, qu'ils sont tous hommes de justice et de robe. Au XVIIIe siècle, la famille agraire décrite plus haut avait donc évolué en famille bourgeoise et judiciaire. Mais nous touchons là à une nouvelle transformation, cette même famille, dont le gendre aîné, Le Golias, sera membre de la Convention où il jouera un certain rôle, va devenir maritime grâce à Cosmao Kerjulien, mais non uniquement grâce à lui, car le changement est déjà commencé en la personne de Guillaume Cosmao, qui était à l'époque où Julien sort de l'enfance, dans l'administration de la marine, c'est-à-dire dans ce qui bientôt s'appellera et s'appelle encore le commissariat.
Jacques Cosmao, si j'en crois les renseignements que m'a fournis sur place un libraire obligeant, habitait sur le quai dénommé aujourd'hui quai Cosmao, à Châteaulin, une maison qui n'existe plus, et qui était située au bord de la rivière sans aucun intervalle, au coin du pont, si j'ai bon souvenir.

La maison de Jacques Cosmao était, je l'ai dit, située sur le quai tout au bord de la rivière, dont elle n'était séparée par aucune voie publique. Elle n'existe plus de nos jours, non plus qu'aucune autre de même espèce.
[Autre texte :]
De toutes les branches issues de Jacques Cosmao, la branche Cosmao Dumanoir est aujourd'hui la seule à porter le nom ; l'alliance du petit-fils de Guillaume Cosmao [Dumanoir] avec l'arrière-petite-fille de Cosmao Kerjulien fait que les Cosmao Dumanoir actuels descendent aussi de celui qui a illustré la famille. Jacques Cosmao, notaire royal à Châteaulin, et procureur fiscal des régaires de Léon, eût probablement au moins quinze enfants si l'on en croit la tradition d'après laquelle un de ses fils Louis était surnommé Louis XV à cause de son rang d'âge [en fait, il est vérifié maintenant qu'ils n'eurent "que" quinze enfants qui sont tous identifiés - même dans sa généalogie, Marcel y cite les quinze. Quant à Louis, le quatorzième, et non le quinzième, il était bien surnommé Louis XIV et non Louis XV - le quinzième et dernier était Jean Marie Cosmao Kermenguy]. Il faut en tout cas supposer que plusieurs moururent fort jeunes, car il n'existe d'eux aucune trace. Sont repérés seulement huit enfants [tous sont identifiés dont les neuf qui ont vécu - pour ceux dont on ne connaît que les prénoms et dates de naissance, on peut supposer à juste titre qu'ils sont morts en bas âge ] dont deux filles [au total sept filles dont sans doute trois ont vécu : Anne citée plus loin, Jeanne dont on sait peu de choses et Suzanne, épouse Barbanson] ; l'aînée des filles [Anne], mais probablement de tous les enfants [vérifié], la femme du Constituant puis Conventionnel Le Golias. Il est à remarquer que nous n'avons aucune trace des frères ou sœurs de Jacques Cosmao [d'après l'état actuel des recherches, il avait au moins un frère ainé, René, et trois sœurs dont on connaît la généalogie pour au moins une d'entre elles, Anne, épouse Le Mauguen]. Les parents dont les signatures figurent aux actes d'état civil peuvent être attribuées aussi bien à sa femme qu'à lui-même. Il est plus que probable qu'il n'était pas fils unique ; n'avait-t-il que des sœurs ? [non, voir ci-dessus] C'est possible. On peut en tout cas conjecturer que les Cosmao assez nombreux qui courent le monde se rattachent à la même souche que Jacques Cosmao ; elle est originaire de Plonevez-Porzay. Des six frères Cosmao, quatre seulement prirent des noms annexes, de fantaisie et non de fiefs (Dumanoir, Dumenez, en breton Dumont, Kerjulien, formé avec le prénom de l'intéressé, Kermenguy).
[Concernant ce paragraphe, on peut se rapporter utilement à la généalogie et à la page de Jacques Cosmao]

3.3.2 - GUILLAUME COSMAO DUMANOIR (1752 – 1813)
Arrière-grand-père de Marcel - fils de Jacques Cosmao

À l'époque où Julien quitta la maison paternelle, Guillaume était en service à Brest, où il était secrétaire des commandements du comte d'Hector, commandant du port et de l'escadre [en fait, ce n'est qu'à la fin des années 1780 qu'il occupera ce poste auprès du Comte d'Hector, mais il est déjà dans l'administration de la marine à cette époque] . Léon Mercier possède et j'ai en dépôt deux gros volumes in-folio de la correspondance de cet amiral avec le ministre de la Marine. Les fonctions de Guillaume équivalaient, je pense, à celles de commissaire d'escadre jointes à celles de secrétaire particulier.

3.3.3 - JULIEN COSMAO KERJULIEN (1761 – 1825)
Arrière-arrière-grand-père de Marcel par sa mère - frère de Guillaume

Julien n'était pas un brillant écolier, si l'on en juge par l'écriture et l'orthographe qu'il a conservées jusqu'à sa dernière heure. Il avait pour maître un ecclésiastique dont il recevait des leçons particulières, je ne sais si c'était chez l'abbé ou chez son père, ni ce qu'était ce prêtre dans la hiérarchie. Tout ce que je sais, par tradition orale, c'est qu'un beau jour, à la suite sans doute de quelque remontrance, que cette fuite fût ou non préméditée, l'abbé fut troussé, jeté sur un lit, et mon Julien prit incontinent la clé des champs dans la direction de Brest. Une fois hors de la ville, il enfourcha un cheval qu'il rencontra au pâturage, parcourut une certaine distance pour gagner de l'avance, descendit, retourna le cheval pour qu'il pût retourner chez son maître, et continua son chemin vers Brest. Tel est le récit que je tiens de mon père, je n'en sais pas davantage. Aucun détail ne m'a été donné sur l'accueil que fit Guillaume à son petit frère et sur les négociations qui durent trouver leur place pour réconcilier le jeune fuyard avec ses parents, et lui faire un sort. Toujours est-il qu'à la suite de cette équipée Julien Cosmao entra dans la marine par la voie qui était à cette époque ordinaire, c'est-à-dire à titre de novice sur la frégate l' Aigrette vers 15 ans.

3.3.4 - LOUIS-AIMÉ COSMAO DUMANOIR (1783 – 1864)
Grand-père de Marcel - fils de Guillaume

Et il était dans la destinée de mes ancêtres de se trouver aux époques de révolutions assez en vedette pour avoir des cas de conscience à résoudre.
L'amiral Cosmao Kerjulien, préfet maritime de Brest pendant les Cent jours, eut à subir les conséquences de son attitude après la seconde chute de Napoléon. Son neveu Cosmao Dumanoir était en 1848 préfet maritime à Lorient de par Louis-Philippe. Lorsque les premières nouvelles de la chute du roi parvinrent à Lorient, mon grand-père, en l'absence de tout avis officiel, se mit dans l'expectative, à la différence du colonel qui commandait le régiment d'infanterie en garnison dans la ville. Celui-ci se hâta d'organiser la proclamation de la république devant le front de ses troupes. Or, à cette époque, ce régiment avait, pour lieu d'exercice et de rassemblement, la place d'armes, située à l'intérieur de l'arsenal maritime, devant la préfecture ; la cérémonie du colonel était-elle fixée à un des jours convenus entre les autorités pour mettre la place d'armes à la disposition de l'autorité militaire, ou à un autre jour, je l'ignore ; toujours est-il que, ainsi que me l'a raconté mon père, le préfet, ayant eu vent des projets du colonel fit laisser fermée la grande porte de l'arsenal, de sorte que lorsque le régiment, après avoir parcouru en grand arroi la rue du Port, arriva devant cette porte, il se heurta à une inflexible consigne et dut se mettre à la recherche d'un autre espace pour sa manifestation. Ce début n'était pas de nature à mettre le préfet en bonne odeur auprès du nouveau gouvernement ; soit pour cette raison, soit par l'effet d'une règle générale, l'amiral fut avisé de la nomination d'un commissaire civil, lointain pastiche des conventionnels aux armées. La question ne se présentait pas pour mon grand-père sous une forme purement abstraite, elle se compliquait d'une question de personnes, car le commissaire désigné était un sieur Cournet, ancien officier de marine sorti pour des raisons que j'ignore, en tout cas tête chaude, qui avait fait un esclandre à la suite d'un blackboulage au cercle de la ville, où mon grand-père tenait une place éminente, peut-être celle de président.

Cournet ou non Cournet, mon grand-père répondit au ministre qu'il n'entendait exercer ses fonctions que telles qu'elles lui avaient été confiées, ce qui amena bien entendu sa destitution immédiate. Et ne diminua en rien sa situation personnelle, ainsi que le prouvent les traces de ses rapports avec ses camarades…
… [Anecdotes :]
Mon grand-père, à la veille d'un voyage, dicte à son secrétaire plusieurs lettres relatives à ce déplacement ; puis il ajoute, parlant au secrétaire : « pendant mon absence... » Et ce modèle de discrétion professionnelle répond : « Monsieur le préfet maritime va s'absenter ? »
Un jour, il déclare à son cuisinier qu'il aime beaucoup certain poisson qu'il ne voit jamais sur sa table. L'autre riposte que le cuisinier de la préfecture ne peut pas acheter au marché un poisson aussi vulgaire. Alors, fait mon grand père, comme le préfet veut en manger, il prendra un autre cuisinier. L'histoire ne dit pas si le cuisinier consentit à s'humilier.
Mon grand-père avait certainement les goûts très simples qu'il a transmis à ses enfants. Dans sa retraite, il s'occupait, comme 95 % des anciens marins bretons de tout grade, de jardinage et de bricolages. Nous avons mon frère et moi des boîtes en carton de sa fabrication qui sont des chefs-d'œuvre. Il avait suivant une funeste manie de sa génération, un coquillier que j'ai encore vu dans les greniers de la tante Noyon. Il était, je crois, moins encombrant que celui de l'oncle Lejeune. Je ne sais quand ni comment on s'est décidé à se débarrasser de ce volumineux souvenir de famille.

Je m'attaque ici à mon grand-père paternel Louis-Aimé Cosmao Dumanoir. Je n'ai jamais recueilli ni de mon père ni de mon oncle aucun détail sur son enfance et sa prime jeunesse. Je sais seulement qu'il était de la promotion de 1798 à l'École Polytechnique. Les élèves n'étaient pas alors casernés, puisque, (récit de mon père) il dut lors de l'institution éphémère des repas civiques pris en commun, se faire inscrire, et se vit refuser son nom double ; ne sachant s'il devait s'intituler Cosmao ou Dumanoir, il consulta son père, qui lui répondit naturellement qu'il devait s'inscrire Cosmao. L'hésitation de mon grand-père fournit un rapprochement curieux avec les efforts que nous avons toujours dû faire contre les gens qui s'obstinent à nous vouloir appeler Dumanoir et à nous apparenter malgré nous avec tous les Dumanoir [voire du Manoir] qui peuplent la terre [Les Cosmao Dumanoir ont toujours les mêmes problèmes aujourd'hui !].
Il paraît qu'à cette époque le temps des études n'était pas fixées à une durée réglementaire et immuable ; on faisait savoir qu'il existait des places disponibles dans tel ou tel corps, et chacun s'inscrivait suivant ses goûts, sauf contrôle, j'imagine, de l'(illisible...) de chaque postulant. C'est de la sorte que mon grand-père passa dans la marine, où il retrouva son oncle Kerjulien ; il ne le quitta plus, je crois, jusqu'à la fin de l'Empire. Devint-il son bras droit ? C'est une tradition implicite parmi nous. Charles de Fréminville [petit-fils de Césarine Cosmao Dumanoir, sœur de Louis-Aimé, et de Bonaventure Thirot] fait entendre un autre son de cloche : le plus intime collaborateur de l'amiral Kerjulien aurait été Thirot, qui devint son neveu par alliance en épousant la sœur de mon grand-père. Je ne puis trancher la question. Tout ce que je puis constater, c'est qu'après les Cent Jours, Thirot dut quitter la marine, ayant servi de porte-parole à Cosmao Kerjulien, préfet maritime des Cent Jours à Brest et rédigé les écrits les plus enflammés émis par Kerjulien pendant cette période. Ce petit mystère s'ajoute à celui de la comparaison des destinées de Cosmao Dumanoir et de Bazoche à la Restauration , le premier, neveu de Kerjulien, retardé dans son avancement, le second, gendre du même, assez favorisé au contraire.
Cosmao Kerjulien avait caressé le projet de marier sa fille aînée [Zélie] à son cousin germain, mon grand-père, mais les deux jeunes gens n'étaient pas de cet avis. Lorsque Kerjulien fut préfet maritime à Anvers [il n'était pas préfet maritime mais commandant d'une division de l'escadre de l'Escaut sous les ordres du vice amiral Missiessy!], il habitait sur un vaisseau [le Tilsit] où logeaient aussi et sa fille et son neveu, de sorte que la cousine n'ignorait pas que son séduisant cousin songeait beaucoup plus à filer à terre pour rejoindre ses conquêtes qu'à faire la cour à sa cousine. D'ailleurs, ils s'en expliquèrent tous deux fraternellement, avec d'autant plus de désinvolture de la part de la jeune personne, qu'elle avait déjà jeté son dévolu sur le beau Charles Bazoche, qu'elle épousa en effet bientôt. [Si Zélie qui n'avait que 15 à 16 ans à Anvers, connaissait déjà Charles Bazoche à cette époque, on ne sait pas où elle aurait fait sa connaissance. Avant de venir à Anvers, sa famille se trouvait à Toulon et, dans le même temps, Charles Bazoche était basé à Lorient. On peut, peut-être, imaginer qu'ils seraient rencontrés lors d'un séjour chez l'oncle Guillaume Cosmao Dumanoir à Lorient. Ce qui est plus probable, c'est qu'elle ne fit sa connaissance que plus tard, quand elle fut recueillie avec sa sœur par leur oncle Jean-Marie Cosmao Kermenguy qui, précisèment, était à Lorient à ce moment-là. Notre avis est que cette histoire familiale a été enjolivée par Marcel qui aurait bien aimé descendre "plus directement" de Cosmao Kerjulien, si Louis-Aimé l'avait voulu!]. Je tiens cela de ma grand-mère Orcel [Zélie Bazoche, fille de Zélie Cosmao Kerjulien]. Mon grand-père Louis-Aimé, d'assez petite taille, était, paraît-il, très séduisant et avait beaucoup de succès. Ma mère m'a dit, sans y ajouter beaucoup de foi ni d'importance, qu'il aurait eu avant son mariage une fille dont jamais ni moi ni personne n'avons jamais ouï parler par ailleurs.
Son goût bien connu pour le beau sexe fit qu'on s'étonna un peu de lui voir épouser Mélanie Mancel [1791 - 1863] qui, si elle n'était point sans fortune, était tout à fait sans beauté. C'est ce que m'ont dit tous ceux qui ont pu la connaître ; il est vrai que cela ne peut concerner qu'un âge avancé, comme aussi bien les portraits qui subsistent d'elle, et qui indiquent des traits assez forts et un peu durs. Elle était devenue avec l'âge complètement chauve, avec le sommet du crâne complètement découvert, ce qui est assez rare chez les femmes. Parmi les petites malices que j'ai pu recueillir à droite et à gauche des anciens de la famille, rien ne permet de supposer au moindre degré que mes grands-parents n'aient pas fait un ménage modèle. Ma grand-mère mourut de saisissement lorsque son mari fut pris de la maladie qui l'emporta, à telles enseignes que mon père, appelé d'Italie pour assister aux derniers moments de son père, trouva celui-ci vivant, mais apprit au saut du train que sa mère venait de mourir. Je ne me rappelle pas, si je [ne] l'ai jamais su, quand mon grand-père a acheté le Verger [voir la page consacrée à Louis-Aimé Cosmao Dumanoir] . Peut être ne fût-ce pas longtemps après avoir quitté le service actif, ce qui eut lieu en 1848. Il vécut en retraite pendant une quinzaine d'années, habitant alternativement le Verger et la rue Poissonnière, numéro quatre. [voir ci-dessous ce qui concerne les souvenirs de Lorient]

3.3.5 - FIDÈLE COSMAO DUMANOIR (1788 – 1858)
Grand-oncle de Marcel - frère de Louis-Aimé

Fidèle Cosmao, capitaine de vaisseau, était major de la flotte. J'ai toujours eu l'impression que mon grand-père [Louis-Aimé] avait pris pour lui toute l'intelligence réservée aux mâles de sa branche et de sa génération, et que Fidèle n'était pas un aigle. Sa fille Adèle lui ressemblait de visage, est-ce un indice ?
Je ne sais de la préfecture de mon grand-père que trois autres anecdotes, dont la saveur est médiocre.
D'abord, ma grand-mère, en se mettant un jour à table pour déjeuner, déclare avoir vu des jeunes gens bien contents d'inaugurer leurs uniformes d'aspirants. « Comment, dit mon grand-père, quels aspirants ? Mais leur nomination est encore sur ma table, ils n'ont pas le droit de porter cet uniforme. Fidèle, tu sais ce que tu as à faire ». Désespoir de ma grand-mère de causer une punition, qui d'ailleurs ne fut pas portée.

L'oncle Fidèle ne s'était pas contenté de recueillir des coquillages, il avait poussé beaucoup plus loin l'amour des souvenirs de voyages, non seulement à son profit, mais au bénéfice du public. À je ne sais quelle époque, il commanda un bateau qui croisait sur les côtes du Mexique. De cet embarquement il ramena un ours qu'il offrit au Jardin des Plantes, et des poteries. Les plus nombreuses et sans doute les plus belles (au sens archéologique du mot) sont au musée céramique de Sèvres, où je les ai aperçues un jour, mais je me contentai de la satisfaction de voir mon nom de famille inscrit en grosses lettres sur une vitrine, sans entrer dans un examen détaillé de ces tessons que j'avais pris en horreur. Ce sont des poteries grossières de formes bizarres et hideuses ; ce que l'oncle Fidèle avait gardé pour lui avait été partagé entre ses filles, et infestait la maison des Lejeune à Brutul et celle des Cosmao au Verger ; suivant le sort invariable de ces sortes d'objets, des espèces de rhytons et des coupes en forme de têtes coupées à mi-front avaient émigré peu à peu vers les chambres d'enfants et les chambres d'amis, où on leur conservait le respect nécessaire pour ne pas les malmener, et cela ne se cassait jamais, hélas pour moi, cela me faisait dégoût et même un peu peur.

3.3.6 - EDMOND COSMAO DUMANOIR (1830 – 1894)
Père de Marcel - fils de Louis-Aimé

À cette époque, mon père était à Sainte-Barbe (il fut reçu à l'école Polytechnique aux examens de 1848) ; au moment des journées de février, la direction de la Sainte-Barbe licencia les élèves, et mon père prit la route pour se rendre chez son correspondant, qui était son cousin issu de germains Orcel. Pour aller du Panthéon à la rue Culture Sainte-Catherine, le chemin naturel amenait à passer derrière Notre-Dame et à franchir le pont Louis-Philippe, alors suspendu et à péage [voir ci-dessous] .

Mon père entra 33 ème à l'École Polytechnique. Il avait 18 ans et avait fait deux années de mathématiques spéciales, la première au collège de Lorient.

Mon père racontait qu'à l'examen où il fut reçu, il lui fut posé une question dont il connaissait deux démonstrations : celle de son cours de Sainte-Barbe, plus élégante et plus moderne sans doute, l'autre plus lourde, celle de Kerhoz, que mon père possédait mieux ; il entama donc ce dont il était le plus sûr ; mais voyant l'examinateur faire la grimace, il effaça et reprit la démonstration parisienne, qui fut saluée d'un : « à la bonne heure ».

On trouvera après moi un dossier dont le contenu permet de se rendre à peu près compte de la carrière de mon père [disparu ?] . Mais je veux revenir sur ce qu'il était, sur son caractère, et sur ce que je lui dois. Il était le dernier des quatre enfants, j'entends de quatre ayant vécu ; l'aînée était [Élisabeth] Mélanie [épouse Noyon], née vers 1820, ensuite venait Eugénie [née en 1823, elle était la première épouse d'Édouard Noyon qui, une fois veuf d'elle, épousa sa sœur aînéeÉlisabeth] . Mon oncle Léon était né en 1828 et mon père le 15 juillet 1830. Il fit ses études au collège de Lorient, et se présenta de là une première fois à l'École Polytechnique, après quoi il fit une seconde année de mathématiques spéciales à Sainte-Barbe [à Paris], après laquelle il fut reçu 33 ème . Pendant son année de Sainte-Barbe, il avait pour correspondant son cousin issu de germains Orcel, qui devint plus tard son beau-père [Henry] . Le seul incident que je connaisse de cette « correspondance » est qu'au début de la révolution de 1848, mon père, se rendant de la Montagne Sainte-Geneviève à la rue Culture Sainte-Catherine, passait, comme c'est naturel, par le pont Louis-Philippe, alors suspendu et à péage. Comme il arrivait au bout du pont et donnait ses deux sous, un groupe de ces charmants voyous qui sont les collaborateurs attitrés des révolutions, jugea opportun de s'indigner qu'on payât pour franchir un pont, et, pour supprimer cet abus, mit le feu au pont. Mon père ne s'attarda pas à discuter le coup, comme on dit aujourd'hui, et se contenta de classer ce fait dans ses souvenirs sous la rubrique : « Je suis le dernier Français qui ait passé sur le pont Louis-Philippe » [le pont Louis-Philippe existe toujours, entre le Quai de l'Hôtel de Ville et l'ile Saint-Louis, mais il a été reconstruit et n'est plus ni suspendu, ni à péage].
Mon père ne cherchait pas à dissimuler qu'il n'avait pas énormément travaillé à l'école Polytechnique. Aussi son rang de sortie ne lui permit pas d'obtenir l'entrée dans la marine, les places étant prises déjà par de mieux placés. Je ne sais si mon père se sentait un attrait personnel très vif pour la marine, il ne m'en a jamais rien dit, et je ne le lui ai jamais demandé, mais je penche pour la négative. Mais je ne m'étonne pas qu'il ait désiré y entrer, ni que son père l'ait désiré encore plus que lui. Mon grand-père qui, quoique destitué de sa préfecture maritime comme je l'ai raconté, n'en avait retiré certainement qu'un surcroît d'estime de ses camarades (d'ailleurs, cela se passait en 1850, et on n'était pas alors mal vu pour s'être montré mauvais républicain) alla trouver le ministre pour tenter d'arranger les choses ; celui-ci ne trouva pas d'autre solution que de faire donner à mon père sa démission de sous-lieutenant d'infanterie, après quoi le ministre ferait nommer par décret aspirant de marine Edmond Cosmao Dumanoir, ancien élève de l'École Polytechnique. Mais, avant d'accepter cette procédure, mon père voulut avoir l'adhésion de deux camarades de promotion mieux classés que lui, mais qui, ayant désiré la marine, n'avait pu l'obtenir non plus. Il leur écrivit donc, et l'un d'eux répondit sans arrière-pensée qu'il trouvait fort bon que mon père profitât d'un moyen qui ne pouvait servir que pour lui seul. L'autre répondit dans des termes que mon père ne jugea pas suffisants pour passer outre ; il resta donc dans l'infanterie.
L'instruction militaire n'existait pas à cette époque à l'École Polytechnique. Mon père ignorait donc tout du métier où il entrait. C'est pourquoi, pendant ses vacances, il fit venir un sergent du régiment en garnison à Lorient, pour lui apprendre l'exercice.

Mon grand-père Orcel était, je crois, camarade de promotion du général Castelnau, l'ad latus de Napoléon III. Il lui écrivit pour lui recommander mon père. Castelnau riposta par l'offre d'un poste dans la garde impériale. Mon père avait voté oui au plébiscite, comme les 999/1000 des hommes d'ordre, mais il était orléaniste, et pas du tout impérialiste. Il estimait, avec quelque exagération de point d'honneur, sans doute, que l'entrée dans la garde était un serment d'allégeance envers l'empereur ; je l'ai entendu parler de cette garde comme d'une coterie, et il n'aimait pas les coteries ; et puis, la garde ne comptait que des célibataires, de sorte que les officiers qui en faisaient partie et qui avaient le goût du foyer, tombaient dans le collage ; mon père avait certes le goût du foyer, et il raisonnait avec assez de soin tout ce qu'il faisait, pour prévoir, même jeune, ce danger auquel il ne voulait pas s'exposer. Bref, il refusa d'entrer dans la garde. Je suis convaincu que ce refus pesa sur toute sa carrière, et fut la cause qui l'écarta de toutes les occasions de se distinguer ; comment s'expliquer autrement que par une raison de ce genre qu'il n'ait pu faire, bien qu'il l'ait essayé, ni la campagne de Crimée, ni la campagne d'Italie ? Il resta assez longtemps en Algérie ; c'était alors une vie de colonnes continuelles. Je me rappelle avoir été très étonné, dans mon enfance, alors qu'on ne se figure ses parents que tels qu'on les voit, que mon père me racontait que dans une charge, son fourreau s'étant accroché dans un buisson, il avait dû s'arrêter pour ne pas perdre son sabre, mais avait dû laisser une canne qu'il aimait beaucoup, pour pouvoir se replacer à la tête de son peloton, l'usage n'admettait pas que les officiers ne fussent pas en tête. Je ne pouvais me figurer courant devant sa troupe et plus vite qu'elle le personnage corpulent qu'était devenu mon père.
Autre anecdote : mon père recevant du médecin le conseil de se purger avec de la tisane de feuilles d'olivier et se faisant préparer par son ordonnance un quart de cette drogue qui doit s'administrer à la cuiller, d'où catastrophe. Et la mise à la garde du camp du soldat qui avait écrit à ses parents qu'il était prisonnier des Arabes et demandait d'urgence l'envoi de sa rançon. Les parents affolés, n'ayant pas l'argent sous la main, s'adressaient au capitaine pour lui demander d'avancer la somme.
Pauvres histoires sous ma plume, mais que je me suis fait souvent raconter avec joie, comme celle du défilé d'arrivée à Nantes avec un pantalon fendu au plus mauvais endroit, comme celle du sapeur qui avait trouvé dans une série de conversions simulées le filon pour se faire instruire, choyer, goberger et préparer à sa première communion successivement par les curés de toutes les paroisses de Rennes, et qui devenait triste au souvenir des bons dîners envolés, quand il eut épuisé le tour de la ville.

Mon père passa de longues années au corps d'occupation des États romains [depuis 1849, la France avait décidé de soutenir le Pape Pie IX en butte aux menées d'opposants à son pouvoir temporel qui l'avaient même obligé à quitter Rome en 1848. À cet effet, elle entretenait un contingent de troupes qui se heurta même avec succès à Garibaldi dans les années 1866 – 1867. Ces troupes restèrent jusqu'en 1870 où, compte tenu de la situation en France, elles ne purent s'opposer à la mainmise du jeune Royaume d'Italie sur les États Pontificaux] . Je n'ai connu mon père qu'avec l'horreur des moindres déplacements et une absence de curiosité qui ne lui laissait même pas imaginer qu'il put penser à faire un voyage de touriste. Mais il est certain qu'il avait joui de son séjour en Italie et que c'est de là qu'il avait rapporté le plus de souvenirs. Il avait parlé l'Italien, peut-être ne l'avait-il pas oublié. Mais il était rare que quand il parlait de Rome quelques mots italiens ne lui vinssent pas sur les lèvres. Si j'allais en Italie, je voudrais passer à Civitavecchia et à Montefiascone, parce que j'ai entendu souvent ces deux noms sur les lèvres de mon père, et je voudrais voir aussi à Rome la rue Pie di Marmo.
Mon père avait conservé un petit revolver à six canons qu'il portait à Rome pour sortir le soir, c'était une pétoire plutôt qu'une arme, destinée à faire du bruit et à effrayer les malandrins. Je ne sais ce que j'ai fait de cet engin, avec lequel j'aurais pu faire un malheur un jour que mon père l'avait posé sur la tablette de son secrétaire pour dégager un tiroir, et que je le maniais sans savoir qu'il était chargé. Mon père n'avait pas grande admiration pour le gouvernement temporel de Rome ; un de ses traits frappants était la fermeture à grilles des boulangeries : les tribunaux romains appliquaient avec largeur le principe de théologie morale qu'il est permis de voler en cas de nécessité pressante, de sorte qu'il se trouvait bon nombre de va-nu-pieds pressés de la nécessité de s'approprier un pain. Une autre méthode du gouvernement pontifical ou tout au moins de certains de ses préposés consistait à profiter de circonstances d'ordre spirituel pour des fins temporelles. Ainsi la bénédiction préalable à la grand-messe se donnait réellement, suivant l'oraison qui la termine, à « omnes habitantes in habitaculo », c'est-à-dire que des prêtres faisaient la tournée des maisons de chaque paroisse et pénétraient dans chaque logis et, autant que possible, dans toutes les pièces de chaque logis, pour bénir chacune : excellent moyen, si on y tenait, de se renseigner sur les mœurs et habitudes d'un chacun. Les officiers français n'échappaient pas à cette pieuse inquisition, et la voyaient d'un mauvais œil. Mon père, pour le principe, ne laissait pénétrer que dans la première pièce de son appartement, en plaçant devant la porte de la seconde la chaise ou le fauteuil sur lequel il s'agenouillait.
Il n'avait jamais songé à lutter contre sa calvitie précoce, et même il désarçonnait les coiffeurs qui lui offraient des remèdes en leur déclarant que la perte de ses cheveux lui avait coûté assez de peine pour ne pas s'en donner une autre à les faire repousser. Ce n'est donc que par une pure escroquerie que la veille de son départ, un perruquier vint lui réclamer une forte somme pour soins à sa calvitie. Mon père paya pour l'honneur de l'armée française, mais fit dégringoler au personnage, d'un coup de pied au derrière, le majestueux escalier du palais où était installé le cercle des officiers. Le filou pensa sans doute que ce n'était pas payer bien cher un bon profit. Il était compatriote d'un autre personnage plus haut placé dans l'échelle sociale, qui dans une soirée enfouissait dans les poches des basques de son habit tout ce qu'il pouvait récolter au buffet et sur les plateaux ; un camarade de mon père put se glisser derrière ce noble romain et tordre les basques sans que sa victime s'en aperçut, de sorte qu'elle continua à parader tout en laissant couler derrière elle tout ce qui s'exprimait de liquide des gâteaux écrasés.
Tout le corps d'occupation n'était pas à Rome même, les troupes étaient cantonnées par roulement dans les villes et villages des états romains. Les changements fréquents de garnison étaient d'ailleurs un usage à cette époque, même en France. Les noms qui m'ont le plus frappé l'oreille dans les récits de mon père étaient, avec la rue Pie di Marmo et le Corso Civitavecchia et Montefiascone. Mais j'ignore où s'est passé l'incident qui a laissé dans la famille une expression courante.
Arrivant dans un nouveau cantonnement, il se présente au logement qui lui est désigné, est reçu, introduit, s'installe, et se rend quelques instants après à un certain endroit. La porte s'ouvre, mais, verrou absent, verrou oublié, la charmante fille de la maison siège sur le trône. Mon père s'empresse de refermer la porte en s'excusant et retourne dans sa chambre. Peu après, on frappe « Intrate ». C'est la jeune demoiselle, qui déclare tranquillement : « Signor Capitano, il posto e libero ». Durant mon enfance et ma jeunesse, et chaque fois que nous avions retardé quelqu'un par notre présence en ce lieu solitaire, nous ne manquions pas, aussitôt sorti, d'aller déclarer à la victime : « il posto e libero ».
À la longue, mon père s'était lassé de l'Italie, et sa désignation peu après son mariage, alors qu'il avait déjà fait deux garnisons, pour le camp de la Tolfa [en Italie], qui n'était pas drôle, fut, je crois, ce qui le décida à donner une démission qu'il ruminait déjà. Ma mère, malgré son peu de goût pour la vie de province, n'encouragea certainement pas son mari à cette démission, car il ne parlait de rien moins que de vivre de ses rentes à Lorient, ce qui ne souriait pas à ma mère. Ses garnisons furent Châlons et Mourmelon, puis Nevers. De Nevers, les souvenirs de ma mère étaient minces ; je n'ai guère retenu que la rencontre d'une dame géante qui, dans un magasin de porcelaine, se servait elle-même pour épargner à la marchande de prendre une échelle, et la déconvenue d'un officier en première visite sous qui s'effondraient successivement les chaises de l'appartement meublé. C'est mince. C'est là que ma mère se lia avec Mme Caffarel, dont le mari commandant avait mon père pour adjudant major, et désespérait celui-ci par son intempérante bonté qui lui faisait promettre successivement le même emploi à plusieurs postulants. Au camp de Châlons [camp de Mourmelon], les femmes d'officiers étaient assez gênées par l'impossibilité de se montrer dans les rues envahies par une population féminine de très mauvais aloi. Cela ne les empêchait pas de se voir chez elles ; aux premiers jours de visite de ma mère, elle fut ébahie de trouver son salon garni d'une quantité de plantes vertes qu'elle n'avait jamais possédées ; l'ordonnance avait raflé dans la cour tous les végétaux de la maison descendus pour être arrosés. Mon père remarquait avec sérénité que le séjour de l'Algérie avait rendu les troupiers un peu chapardeurs. Cette ordonnance, savoyard du nom de Compara, était un phénomène. Quels que fussent les convives, il se refusait énergiquement à servir qui que ce soit avant son capitaine. Quand mon père partit pour son mariage, il fit la leçon à Compara. Ma femme, lui dit-il, amènera à une femme de chambre ; je ne veux pas d'histoires, tâches de te tenir tranquille. La femme de chambre annoncée arriva sous les espèces d'une fort jolie fille nommée Anna (quelle mémoire, dirait ma belle-fille). Peu de jours plus tard, ma mère la vit venir exaspérée. Madame, je ne demande pas qu'on me fasse la cour, mais je ne peux pas y tenir, mais je ne peux pas vivre en face d'une bûche qui ne parle jamais. Compara avait pris à la lettre la consigne de son capitaine ; il faisait d'ailleurs à lui tout seul à peu près toute la besogne, mais ne disait jamais un mot.

Une fois démissionnaire, mon père ne tarda pas à renoncer à tout projet d'établissement à Lorient. Son beau-père lui trouva la voie des assurances…

Aujourd'hui que la population entière est en temps de guerre employée d'une façon ou d'une autre, on a peine à comprendre qu'en 1870 aucune mesure préalable n'existât pour tirer parti des officiers retirés. Tout ce que mon père put trouver pour ne pas rester complètement dans ses pantoufles fut la garde nationale, à laquelle il ne s'affilia que prudemment et latéralement. Il se forma, au moment du siège de Paris, une certaine batterie de l'École Polytechnique, mélange d'anciens élèves et de professeurs de l'école, y compris les professeurs de littérature et d'histoire... Mon père, à qui son passé militaire avait valu le grade de chef de pièce, ménageait ces respectables universitaires qui insistaient pour recevoir des ordres. Le rôle de cette batterie consistait dans des tours de garde aux remparts, qui étaient je crois purement nominaux.

Tout le reste de la famille était resté à Brest, mon père était donc dans la plus absolue solitude, corsée de ce que tous les efforts faits par ma mère pour lui donner des nouvelles (par des ambassades étrangères, par le Times et autres trucs imaginés à cette époque) restèrent sans effet, alors que tout ce que mon père envoyait par ballons, pigeons voyageurs, etc. parvint ponctuellement. Il était là le jour où Jules Bouchot fit tomber le verre et l'huile de la lampe dans le dernier pot-au-feu, qu'on ne put manger. En somme, mon père souffrit de la faim, ce qui ne lui permit cependant pas de triompher de son horreur pour le céleri dont il fut un jour forcé de laisser sa part qu'il le dégoûtait. C'est pour cette raison que j'ai élevé le céleri à la dignité d'un totem. Yves, qui en mange, est un fils dégénéré [ ?].

Mon père suivait une mauvaise hygiène. En dehors du tabac, dont il usait abondamment, il satisfaisait régulièrement son robuste appétit. Pendant longtemps, il suivait ce qui était l'usage de l'ancien régime, et qu'on réinvente de nos jours sous le nom de journée anglaise. La pendule de sa chambre à coucher était réglée à cinq minutes d'avance, de sorte que lorsqu'elle sonnait huit heures, il savait qu'il avait à se lever dans cinq minutes. À neuf heures, il déjeunait, uniformément d'un œuf sur le plat, d'une sardine à l'huile, d'une côtelette de mouton, de camembert et d'une tasse de café ; ensuite il fumait une pipe et partait le cigare à la bouche pour la Nationale qu'il ne quittait plus qu'à cinq heures moins vingt. Il faisait toujours à pied le trajet du boulevard Voltaire à la rue de Gramont, d'un pas moyen mais d'une régularité prodigieuse, et non sans s'intéresser aux incidents de la rue et aux brimborions que vendaient les camelots ; il achetait assez souvent des questions romaines, des verres incassables, etc. et n'était dépassé dans cette innocente manie que par son frère, qui la satisfaisait amplement quand il venait à Paris (chose rare) ; mon oncle trouva plus tard dans les progrès de la publicité l'occasion de se procurer les instruments les plus variés, de ceux qui font la joie des provinces, et le désespoir des Parisiens chargés de la mission sans issue de réassortir des pièces introuvables chez des fabricants disparus. Marie Mercier a hérité de ce trait paternel.
À l'époque où mon père déjeunait à neuf heures, ma mère l'imitait, et moi je déjeunais à la cuisine avec la vieille bonne Émilie, un peu plus tard. Je mangeais tout dans la même assiette, que je retournais pour le dessert. Plus tard, quand j'allais au collège, je déjeunais vers midi et ma mère avec moi. À une certaine époque, mon père sur le conseil du médecin, abandonna son horaire qui le fatiguait, mais alors ce fut la difficulté de revenir déjeuner à midi qui amena notre déménagement du boulevard Voltaire à la rue de Châteaudun. Mais il en résulta un autre inconvénient majeur, c'est que mon père, n'ayant plus chaque jour ses deux longues courses à pied obligatoires, perdit peu à peu l'habitude de tout exercice physique, et ce ne fut très préjudiciable à sa santé.

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3.3.7 - MARCEL COSMAO DUMANOIR (1868 – 1943)
Souvenirs personnels.

C'est à la rentrée d'octobre 1877, que je fis mes débuts au lycée Charlemagne où mon grand-père était professeur de mathématiques élémentaires. C'est lui qui m'avait fait faire ma huitième à domicile, pour le latin. Je faisais les compositions du collège, que le professeur de huitième corrigeait et classait avec celles de ses élèves ; j'avais toujours d'excellentes places, et je n'ai pas lieu de croire que le correcteur y mît de la complaisance. Car les excellentes places continuèrent lorsque je composai officiellement. J'entrai en septième... Tous les jours, thème ou version latine à remettre le matin ; le soir, on remettait un passage de « de Viris [Illistribus]  » en mot à mot et français ; ma mère avait secrètement dans le tiroir du vieux bureau de mon père, sur lequel j'écris aujourd'hui ceci à Monneville, une traduction où, quand ça n'allait pas, elle allait puiser pour moi des suggestions qui m'émerveillaient. C'est bien longtemps après que j'ai trouvé ce volume à la même place.
Je n'ai aucun souvenir de ce que nous faisions en fait de devoir français ; nous récitions par cœur un précis d'histoire de Margerin, et j'avais autant de répugnance pour cet exercice que j'en ai eu plus tard à faire réciter les leçons histoire de mes enfants. Un lecteur attentif apprend « l'histoire », disait mon grand-père ; c'est plus tard en effet que je l'ai apprise mais toujours gêné par le défaut de chronologie précise… Un jour, l'illustre Toutain, du Collège de France, moniteur de gymnastique, jugea à propos, sans droit, mais par plaisanterie, je pense, de m'infliger vingt-cinq lignes. Je pris la chose au sérieux. Mon grand-père informé en parla à je ne sais qui, et mon Toutain fut tancé ; il m'en fit des reproches.

Il y avait à cette époque un prix d'excellence à Pâques. Je l'eu en septième comme en sixième d'ailleurs. Ensuite … on supprima les prix de semestre.
À la fin de l'année, j'eus beaucoup de prix.

Ici, une incidente. J'avais commencé l'allemand avant le collège. Ma mère, par l'entremise de Mme Hadamard, que je crois la mère du savant, avaient déniché dans la rue de Malte une vieille juive hanovrienne, dont le mari fabriquait des lorgnettes. Ce Spinoza était à peindre. Mme Marix devait avoir vu des jours meilleurs, car elle avait des façons qui détonnaient avec le logis sordide qui puait peste. Elle enseignait bien, elle savait la langue, et avait un accent très pur. C'est à elle que reviennent pour une bonne part les éloges que me décernait à Stockholm le docteur Manes.
J'ai eu le grand avantage d'être de ceux qui commençaient le grec en sixième. Ma série fut, je crois, la dernière.

La sixième fut la classe où j'obtins le moins de prix, mais ils furent plus méritoires que les rafles des autres années.

En troisième, ce fut autre chose … À chaque rentrée, mon grand-père avait pris l'habitude qu'il ne pouvait pas d'ailleurs ne pas prendre, de me recommander à mon nouveau professeur, en lui demandant de me placer près de lui. Cette année-là, mon grand père, qui entrait en retraite, écrivit à Crépin ; la réponse de celui-ci prit la forme suivante. Il rangeait ses élèves par catégories et par ordre alphabétique…

Je ne me rappelle pas bien en quelle année se manifesta une hernie accompagnée d'ectopie [localisation anormale, congénitale ou acquise, d'un organe ?] qui me fit interdire la gymnastique, qui fut remplacée tant bien que mal par l'escrime. Cela se passait vers ma dixième ou douzième année. Ce fut le maître d'armes de la caserne du Château d'eau dont je fréquentais la salle sous l'égide de Maurice Vincent.

Lorsque mon père quitta l'armée, en 1866 [ou 1867] , il s'établit naturellement dans le voisinage de mes grands-parents, ce fut 9 boulevard Voltaire, au coin de la rue Rampont, au cinquième étage ... Quels sont mes souvenirs de ce logis ? Un jour où mon père rangeait quelque armoire où il avait encore son sabre d'officier que je ne me souviens plus d'avoir revu [peut-être son petit-fils Pierre Cosmao Dumanoir a-t-il hérité de ce sabre qui se trouve entre les mains de ses héritiers?]. Il ne tenait guère aux souvenirs matériels de sa vie militaire, bien qu'il en rappelât souvent maints épisodes.

Marie Feldmann aimait à raconter que j'avais vu ses jarretières à leur poste ; cela s'est passé vers l'âge de quatre ans. Elle était alors jeune fille ; mes parents l'avaient emmenée à je ne sais quel bal et, pour n'avoir pas à la reconduire chez ses parents, on lui avait dressé un lit dans le salon. Le matin, rôdant dans la maison, j'entrai sans cérémonie au moment où elle mettait ses bas.
Un jour, je jouais tout seul à la guerre, en qualité de général vainqueur, je me fis prisonnier, forcé de jouer aussi le général vaincu.
Les lieux me parurent un cachot tout à fait propre à enfermer mon prisonnier ; je m'y plaçai donc moi-même, et fermai la porte que je ne savais plus ouvrir ; j'entends encore les conseils affolés de ma mère et de la vieille Émilie, notre bonne, qui craignait que je ne voulusses passer par la lucarne ; Émilie avait même entrepris de faire passer d'une fenêtre voisine par cette lucarne, pour me secourir, un garçon épicier survenu pour faire une livraison, sans doute un émissaire du sieur Voisin, qui avait une tête palikare [un palikare était un soldat qui combattait contre les Turcs pendant la guerre d'indépendance grecque !] et m'appelait Monsieur « Marseille », ce qui me déplaisait beaucoup. Enfin, un nouvel essai de tirer la targette me réussit, et je recouvrai la liberté. La persistance dans ma mémoire de cet incident peut servir à prouver que je n'avais pas beaucoup d'esprit d'entreprise. Et puisque j'ai relaté cette histoire, je peux bien noter une peur terrible que me fit, dans un rêve à demi éveillé, l'apparition dans la cheminée d'un buste d'une espèce de sultan tout noir avec des yeux blancs et un turban orné de perles. Je ne sais pas si j'ai ensuite regardé cette cheminée sans frémir, mais je ne l'ai pas regardé longtemps, puisque nous émigrâmes bientôt de l'autre côté du palier.

Plus tard, je ne sais plus au juste quand, sans doute à la naissance de ma sœur, je quittai la chambre de mes parents, et le quadrilatère devint mon domaine ; je l'habitai jusqu'en 1887, et j'y commençai d'acquérir l'expérience de loger dans un espace minuscule le plus de livres, de meubles et objets possibles … Dans ce logis modeste nous vécûmes deux parents et, à partir de 1879, trois enfants, jusqu'en 1889. Le loyer n'atteignit jamais 2 000 francs. Cette parcimonie explique les belles économies de mes parents (plus de 100 000 francs, alors que les émoluments de mon père n'atteignirent 15 000 francs que dans ses dernières années). C'est dans mon quadrilatère irrégulier que j'ai dormi et vécu jusqu'en 1887. À la rentrée de 1887, j'avais spontanément demandé d'être interne à Louis-le-Grand pour ma dernière année avant la limite d'âge de l'école Polytechnique, afin de travailler plus commodément.

J'avais posé comme condition que l'on vînt me voir tous les jours au parloir, et ma mère fit exactement cette visite avec ses babas au rhum tant que dura mon séjour à Louis-le-Grand. Il me fut pénible. J'avais déjà l'habitude de travailler le soir, et de me relever juste pour aller en classe. Le lever de cinq heures et demie, après avoir été régulièrement réveillé par un tombereau qui passait sur les gros pavés à cinq heures et quart, me laissait abruti pour l'étude du matin. Le repas du soir était très léger, et me laissait l'estomac un peu creux. Enfin, les bâtisses du vieux Louis-le-Grand étaient froides et humides. Le soir, on poussait le feu à l'étude, et on passait d'une température élevée à celle d'un dortoir glacial, dont les murs ruisselaient d'eau. Le service militaire m'a paru, je crois, moins pénible. Mais ce ne fut pas long ; dans les premiers jours de décembre, un jeudi, je m'éveillai avec des douleurs de reins qui ne me laissèrent qu'une pensée, c'est de tenir jusqu'au dimanche sans entrer à l'infirmerie. J'y réussis, et arriverai chez mes parents pour me mettre au lit. C'était une crise de rhumatismes articulaires aigus, qui dura ses trois mois réglementaires avec une interruption suivie de rechute au bout du deuxième mois. Je fus violemment pris, toutes les articulations y passèrent, même celles dont je n'avais jamais soupçonné l'existence. Le salicylate était alors une nouveauté assez redoutée, parce que, mal préparé, il donnait du délire. Ma mère était sous le coup d'une sottise du sieur de Birmingham, dont la femme avait subi de ces accès, et pour laquelle il cherchait incontinent un asile de fous. Le digne Dr Sabatier venait chaque jour, m'auscultait le cœur, et s'en allait en disant : « rien au cœur ; eh bien, Madame, continuons l'onction calmante, puisque que le liniment huileux ne vous plaît pas ». Les médecins n'avaient pas encore inventé que la nourriture est un grave danger qu'il faut réduire à la plus simple expression : je prenais à chaque repas une côtelette et une tasse de café. Le dangereux salicylate fut admis lors de ma rechute et ne manqua pas de produire un petit accès de délire ; je venais de lire dans un journal à un compte-rendu judiciaire, et voulant dire à ma mère que j'hésitais à dormir sur le côté droit ou sur le côté gauche, je répétai : « J'ai deux crimes sur la conscience », et je riais comme un fou, car je concevais très bien ce que je voulais dire, et j'entendais très bien que je disais autre chose. Enfin au début de mars, je fus délivré, après avoir lu tous les romans de Balzac. Il était désormais sans espoir de me présenter à l'École Polytechnique , et je touchais à la limite d'âge. J'y renonçai ; je vois encore à l'attitude silencieuse et désolée de mon grand-père quand cette décision lui fut annoncée.
Maurice Vincent avait lié amitié et à l'école de Droit avec Chénon, qui, polytechnicien et officier d'artillerie, avait quitté l'armée pour préparer l'agrégation des facultés de Droit. Cette manière un peu bizarre d'orienter son existence m'avait frappé l'admiration, et je ne la répudiais pas pour moi-même. Elle devenait plus naturelle alors qu'il n'était plus question d'entrer à l'École Polytechnique.
C'est donc en vue de l'agrégation que je résolus de faire mon droit, mais, comme il était trop tard pour prendre les inscriptions réglementaires de l'année en cours, et aussi pour occuper mon temps, je me tournai vers la faculté des Lettres. Le doyen … m'autorisa à prendre mes inscriptions, bien que dans le cours de la visite où je lui présentai la requête, je lui eusse dit : « j'ai-z-été malade ».

Me voilà donc étudiant en lettres.

Après avoir passé prématurément l'examen de licence après quatre mois de préparation, j'ai continué plusieurs années d'études à la Sorbonne , me suis présenté plusieurs fois, mais n'ai jamais été admissible. Je crois bien que j'ai eu une fois la meilleure note de discours français de la session. Mais la grammaire et le thème grec n'allaient par, ni histoire littéraire. En discours latin, j'écrivais correctement, mais lourdement, et mon vocabulaire manquait de souplesse. Je n'accuse en aucune manière les juges de la Sorbonne de m'avoir fait injustice, mais je ne me puis m'empêcher de me croire beaucoup plus lettré que bien des licenciés. Je note ici, parce que cela me vient à l'idée, et sans qu'il y ait un rapport direct avec la suite de mon développement, que ma génération de Sorbonne avait la prétention de se moderniser en littérature, et que Zola en passionnait tel ou tel. J'en connais qui croient encore à Zola.

J'avais 20 ans, et sortait à peine du collège ; c'était le commencement de l'entracte entre la vie de lycée, classe du matin, classe du soir, et la vie de bureau, matin, soir, que j'ai prise sept ans plus tard pour la mener pendant 38 ans …
Je commençai à sortir un peu, notamment pour les petites soirées périodiques des Bouchot ; je me souviens pas d'avoir cette année-là été dans aucun bal, du reste, la saison était avancée, et aussi je devais ménager un peu mes forces renaissantes après mes trois mois de maladie.
Les vacances se passèrent comme d'habitude à Lorient. J'avais emporté une véritable bibliothèque, sous prétexte de travailler pour la session d'octobre de la licence ès lettres, mais je ne fis pas grand chose.
À la rentrée, tout en fréquentant la Sorbonne , je commençai mon Droit. Le programme de première année comprenait alors le droit civil (personnes), le droit romain, le droit pénal, et, Dieu me pardonne, je ne sais plus quoi : histoire du droit ou procédure.

À la fin de l'année scolaire, comme j'allais prendre mon chocolat avant de me rendre à la faculté pour passer mon examen, je trouvais posée sur la table une enveloppe marquée de la faculté de Droit. Je l'ouvris assez étonné, et manquai d'en laisser tomber de surprise le contenu dans le chocolat : c'était l'avis que j'avais obtenu au concours le premier prix de droit civil. C'est donc avec cette auréole que je me présentai aux examinateurs et que je fus reçu. J'ai conservé dans mon dossier personnel le palmarès qui contient le rapport de Larnaude sur le concours ; on y peut voir que mon factum sur les incapacités civiles résultant de condamnations pénales n'est pas couvert d'éloges excessifs. Pas d'erreurs ni de bêtises, et clarté, voilà mes mérites. En somme, je crois que c'est ce qu'on peut dire de plus vrai de tout ce que j'ai écrit dans mon existence.

Ce fut donc à la mort de mon père [1894] , alors que j'avais 26 ans, que ma mère se trouva portée à s'inquiéter des longues études où j'étais engagé, et à se demander s'il n'était pas à imposer de me mettre sans délai à même de gagner mon pain. Elle avait elle-même, quelque temps auparavant, poussé les hauts cris, un jour où … je lui avais parlé, sans grande conviction d'ailleurs, de me tourner vers la basoche. Je frémis de penser que … j'aurais pu passer mes jours dans une étude d'avoué ou de notaire. J'en vomis. Toujours est-il que Félix Bouchot, rencontrant aux obsèques de mon père Sallantin, le chef du contentieux et de la correspondance à la Nationale [compagnie d'assurances où avait travaillé son père Edmond] , lui parla de moi comme d'une bonne acquisition à faire pour la Compagnie. Sallantin en parla à M. Grimprel, qui topa. Ce fut ce que j'ai toujours vu depuis dans notre chère maison, on se voyait déjà dans un poste intéressant et un peu en vue, et au faire et au prendre, on entrait par la plus prosaïque filière. Quand ma mère alla voir M. Grimprel, elle insista pour obtenir quelques promesses ou quasi promesses ; il se borna à répondre : « Je ne puis promettre qu'une chose, c'est d'avoir l'œil sur lui ».

Après quelques pourparlers de ma mère et d'Ambroise Arnaud [mari de Berthe Cosmao Dumanoir, sœur de Marcel] , j'allai voir Sallantin. C'était chose décidée que mon entrée à la Nationale , mais quand j'appris que je débuterai simple expéditionnaire, je fus atterré, et en rentrant à la maison, j'entrai d'abord chez ma sœur [Berthe] , pour pleurer à mon aise. Et puis, je me fis une raison. J'avais cent francs par mois, car pour (sous le prétexte de) continuer mon doctorat, je ne faisais pas de travaux supplémentaires. Ma mère me logeait et me nourrissait, et les cent francs me restaient pour m'habiller et pour mes menus plaisirs.

Après une année passée au bureau de l'Expédition, je fus en passe d'être transféré à celui de la Correspondance.

[Marcel parle ensuite longuement de ses débuts à la Nationale et, sans complaisance, de ses supérieurs et collègues - Le document est inachevé]

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3.3.8 - BERTHE COSMAO DUMANOIR épouse ARNAUD (1875 – 1900)
Sœur de Marcel

Ma sœur naquit en 1875. Pendant sa grossesse, ma mère s'était persuadé qu'elle ne survivrait pas à ses couches, et voulut, pour cette raison, se faire photographier. Le résultat fut une image calomnieuse qui a été détruite plus tard sur les instances de ma mère. La naissance se passa sans rien d'anormal. Elle avait été précédée de peu d'une alerte qui a été dans ma vie la seule de ce genre, le feu dans la maison voisine … Personnellement, je sauvais une guitare que j'avais trouvée dans mes souliers de Noël, et j'arrivai … chez ma grand-mère qui écrivait à son petit bureau. Naturellement, elle pensait à toute autre chose qu'un incendie, et on eut toutes les peines du monde, à travers sa surdité et moyennant mille quiproquos, à lui faire saisir que le feu chez le voisin n'était pas un ingénieux prétexte pour m'éloigner. Je ne me rappelle pas si mon lit n'était pas tout prêt pour me recevoir, mais j'eus en tout cas l'impression qu'il y avait quelque chose de pas naturel. Notre maison ne fut pas atteinte, et mes parents n'eurent pas besoin de venir à leur tour rue Béranger … Je n'ai pas de souvenirs bien nets de l'impression que me fit l'apparition d'une sœur, je n'éprouvai certainement aucune jalousie ou amertume de cesser d'être fils unique. Je fus un peu étonné, en assistant à un changement de langes, de ne pas trouver ma sœur tout à fait semblable à moi-même, et ma mère dut me rassurer sur l'étrange défaut de conformation que j'avais cru constater.
...
Il [Maurice] était beaucoup plus maniable que ma sœur, rendue insupportable pendant plusieurs années par une entérite incoercible, mais devenue par effort de volonté un ange en se préparant à sa première communion. Elle avait de mon père la ponctualité extrême en toutes choses et un grand charme de bonté.

[Berthe, mariée à Ambroise Arnaud, est morte, en 1900, à 25 ans à la naissance de son 2ème enfant Paul qui, du reste, ne vécut que deux ans].

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3.3.9 - MAURICE COSMAO DUMANOIR (1879 – 1965)
Frère de Marcel

Mon frère avait une prédilection pour l'histoire du tambour Potel. Nouvellement arrivé à Nantes, mon père avait à prendre la garde à un poste vers lequel il ignorait le chemin. Le tambour Potel marchait en tête, rataplan, rataplan, et s'arrêtait à chaque instant pour demander son chemin aux passants. Ce récit sous forme de scie avec son refrain de rataplans faisait rire aux larmes Maurice, alors surnommé Crelat, du mot par lequel il désignait et un grelot et le son d'un grelot.

Ma sœur avait quatre ans quand elle faillit mourir d'une pneumonie, je crois. La sœur Scolastique, qui était retenue pour assister ma mère dans ses couches, avança son arrivée et soigna successivement Berthe malade et Maurice naissant. Je fus le parrain de celui-ci, et c'est moi qui choisis ce nom parce que c'était celui de Maurice Vincent. Le baptême n'eut lieu qu'aux vacances, à Kerentrech, parce que la marraine était ma tante Amélie. C'est dans l'enfance une grande différence d'âges que 10 ans passés. C'est pourquoi mon frère et moi ne fûmes vraiment copains que beaucoup plus tard, pendant longtemps je ne fus qu'un mentor naturellement un peu pédantesque. Maurice, qu'on appela longtemps Crelat, parce que c'est ainsi qu'il prononçait drelin, drelin, n'était pas un enfant difficile, il était beaucoup plus maniable que ma sœur, rendue insupportable pendant plusieurs années par une entérite incoercible, mais devenue par effort de volonté un ange en se préparant à sa première communion. Elle avait de mon père la ponctualité extrême en toutes choses et un grand charme de bonté. Le grand exploit de Maurice fut d'apprendre à lire en cachette sous la direction d'Adèle Soyer. Celle-ci avait été procurée par la tante du Bourquet [petite-fille de Louis Cosmao, frère de Guillaume Cosmao Dumanoir et Julien Cosmao Kerjulien] ; elle était extrêmement jeune et avait déclaré un âge plus avancé, de peur de ne pas être agréé. Elle s'était aussi affublée d'un immense bonnet comme en portaient encore quelques vieilles domestiques, bien que l'usage commençât à en passer. Elle de nous quitta que beaucoup plus tard, pour se marier, et n'eut qu'un fils qu'elle perdit tout jeune. Elle mena au doigt et à l'œil son mari, qui vécut sous les bienfaits d'un despotisme éclairé et économe. Mais mes enfants la connaissent, et je n'ai pas besoin de la leur décrire. En 1914, c'est à elle que je m'adressai quand je songeai à éloigner mes filles de Paris, dans le cas où il aurait fallu évacuer ma famille en plusieurs fois.
Maurice avait le don de jouer indéfiniment tout seul à des jeux tranquilles. Il passait des après-midi à parcourir la maison, déguisé en Arabe au moyen d'un drap, qu'il allait chercher de chambre en chambre, des carrés de papier sur lesquels il avait écrit : « demandez l'Amer Parenteau ». On voyait alors dans la rue un arabe vrai ou faux qui distribuait cette réclame d'apéritif. Il avait longtemps désiré ce qu'il appelait un cheval vivant, c'est-à-dire couvert de peau et de poils. Lorsqu'il eut obtenu ce cadeau princier, il s'empressa naturellement de débarrasser la bête de son harnachement qu'il remplaça lui-même par des ficelles ; je crois bien qu'il eut encore ensuite un autre cheval du même acabit, de sorte qu'il put atteler à deux. Avec des chaises, il disposait une calèche, et faisait un siège élevé de l'escabeau à cinq marches qui me servait à atteindre mes livres déjà assez nombreux et surtout haut perchés. Je ne sais où il s'était renseigné, mais il avait disposé ses harnais et rênes selon toutes les règles de l'art.
Lorsque nous nous transportâmes rue de Châteaudun, j'avais 21 ans et lui 10. Nous partageâmes une grande chambre où nous ne fîmes pas mauvais ménage, bien que j'imposasse mes manies de la façon la plus inflexible. Nous ne nous disputâmes sérieusement qu'un jour où nous finîmes par nous trouver en face l'un de l'autre armés moi d'une cravache et lui d'une grosse canne. J'avais été un peu loin. Dans l'ordinaire, j'étais plus patient. Je m'occupais seul, par délégation tacite de mes parents, de son travail d'écolier dans lequel je le guidais avec continuité, et je crois pouvoir me vanter de lui avoir appris à faire une version latine, ce qui s'appelle appris, sans jamais lui avoir fait moi-même la traduction d'une seule phrase, mais en lui faisant découvrir par méthode tout ce que je lui voulais montrer.
C'est dans cette chambre commune qu'il me fit part un soir de son désir d'entrer à l'école Navale, et qu'après l'avoir sagement chapitré sur le choix d'une vocation en général et de la vocation maritime en particulier, je reçus la mission de transmettre cette nouvelle à mon père. Celui-ci la reçut sans enthousiasme, mais philosophiquement, et me laissa voir sur l'idée qu'il se faisait de la longueur de la vie qui lui restait des prévisions peu optimistes qui n'étaient pas cependant au fond de sa pensée aussi prophétiques qu'on aurait pu le croire après coup.

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3.4 SOUVENIRS DIVERS

3.4.1 - SOUVENIRS DE BREST (vers 1870)

…En entrant dans la maison [la maison du 2 rue de la Rampe], on avait devant soi l'escalier et le passage vers le jardin, à gauche une grande cuisine, où je me rappelle une vieille Josèphe (cuisinière ?) avec un serre-tête noir et une coiffe pointue. Il y avait au mur une grosse montre d'argent que j'ai eue ensuite et qui est je ne sais où, peut-être chez Maurice. La cuisine avait une porte sur un terre-plein dallé muni d'un parapet d'où on passait dans le jardin par quelques marches.
À droite du vestibule, se trouvaient deux pièces dont je ne me rappelle plus bien la disposition respective : une pièce de débarras, et la salle à manger, où ce qui me frappait le plus net était un paravent.
Mon arrière-grand-mère [Zélie Cosmao Kerjulien épouse Bazoche]habitait le premier étage. Nous logions au-dessus, ainsi que la tante Amédée Bazoche, vulgo Marie Amédée [née marie Yvonne Cosmao Dumenez], veuve du frère de ma grand-mère Orcel, avec sa fille Gabrielle qui ne tarda pas à épouser Emmanuel Bès de Berc. Je crois que Raoul, dont je serai bien obligé de raconter la vie peu édifiante, était déjà disparu de la circulation [il est probable qu'il était alors déjà sous-officier dans les Zouaves en Algérie - il y était en tous cas lors de la mort de sa grand-mère]. Gabrielle Bazoche m'avait donné un tambour pour taquiner la famille.

Le cours d'Ajot était le lieu de promenade des enfants. Il est probable qu'ils s'étaient renforcés par la progéniture des familles réfugiées à Brest. Toujours est-il qu'on jouait aux soldats ; je ne sais qui, peut-être un « grand » qui pouvait avoir 12 ans, avait discipliné cette troupe assez nombreuse. Les grades et emplois étaient attribués selon le matériel de chacun. Comme sans doute un bazar de la ville avait profité des circonstances pour liquider les stocks, les cannes de tambour major abondaient, de sorte qu'il y avait une section spéciale d'une douzaine de tambours major alignés sur deux rangs, ce qui me semblait une hérésie (d'où indice que c'est là peut-être plutôt de 1872 que de 1870). Je ne sais pas pourquoi j'étais si jeune encore, seul à avoir un sabre, à poignée de nacre ! Le mode d'avancement ci-dessus mentionné m'avait donc (outre peut-être mon honorable situation de famille, qui, étant celle de petit-fils d'un amiral défunt, ne pouvait donner lieu à des jalousies) valu sans conteste le grade de commandant en chef, et je défilais le long du cours d'Ajot en tête du troupeau, comme j'y avais vu défiler vers 1907 le commandant, plus tard amiral Guépratte, à la tête de la Division.
Ce grand défilé n'a peut-être bien eu lieu qu'une fois.
Pour ne pas l'oublier, grand plaisir de ramasser des escargots dans le jardin de la maison de la rue de la Rampe , de les aligner sur le parapet et de les jeter sur le pavé du cours d'Ajot pour les faire écraser par les rares charrettes qui passaient.

3.4.2 - SOUVENIRS DE LA GUERRE DE 1870

Lorsque le siège de Paris devint une certitude, ma mère avec ses parents était à Brest, chez mon arrière-grand-mère Bazoche. Mon père, qui avait alors 40 ans, était resté à Paris, continuant son service à la Nationale , et, faisant partie de la batterie de l'école Polytechnique, espèce de formation hybride plus ou moins rattachée à la Garde Nationale [voir ci-dessus].

3.4.3 - SOUVENIRS DE LA COMMUNE (1871)

La situation hybride de la brigade de l'École Polytechnique permit à ceux qui la composaient de se défiler sans difficulté quand la garde nationale devint l'armée de la Commune.
Cette ignoble insurrection, pour laquelle on professe aujourd'hui une inexplicable indulgence, nous trouva tous réunis à Paris ; nous étions revenus pour la voir éclater, et nous la subîmes sauf ma grand-mère, rappelée à Brest dès son arrivée à Paris par des nouvelles alarmantes de la santé de sa mère. Mes parents habitaient, comme je l'ai dit, au coin du boulevard Voltaire et de la rue Rampon, la première rue transversale à ce boulevard à partir de la place du Château d'eau (devenue de la République ) lieu tout désigné par conséquent pour l'établissement d'une barricade. Il y en eut une en effet, et aussi d'ailleurs au coin de la rue Béranger et de la rue Dupuy, où habitaient mes grands-parents, chez qui nous ne tardâmes pas à nous transporter. La fidèle Annette, leur bonne, ne cessa pas un seul jour d'aller aux provisions, et même d'aller quelquefois voir s'il était rien arrivé à notre maison. On resta d'abord chacun chez soi, tout en se réunissant entre voisins pour passer le temps. La maison avait sur la rue Dupuy, un mur sans fenêtres qu'on avait orné de volets encastrés ; c'était une la règle de la guerre des rues de forcer les habitants à ouvrir leurs volets, de crainte qu'on ne tira entre les lames de bois. Aussi un beau jour s'entendit-on enjoindre d'ouvrir ceux-là. Les explications étant mal comprises par la fenêtre, un officier fédéré monta pour constater qu'à ces volets ne correspondait aucune fenêtre même condamnée, mais qu'ils étaient encastrés dans un mur plein. Ma mère le reçu non sans émoi, de crainte qu'il n'insistât pour une visite complète de l'appartement et ne découvrit mon père, alors âgé de 40 ans, et par conséquent sujet à la réquisition que la Commune faisait alors de tous les hommes valides pour combattre les Versaillais, sous peine d'être passé par les armes. Il se contenta heureusement de l'affirmation qu'il n'y avait là que des vieillards.
Lorsque les Versaillais entrèrent dans Paris qu'ils balayèrent au prix de pénibles combats d'une semaine depuis l'ouest jusqu'au père Lachaise, où se termina la résistance, les forts suivirent de leurs tirs les progrès des troupes de l'ordre ; il arriva un moment où la rue Béranger commença à recevoir des obus, et les habitants descendirent dans les caves.
J'ai encore dans l'œil mon père assis sur une chaise, avec son pardessus et son chapeau à haute forme, à côté de mon lit qu'on avait descendu, et où j'étais coiffé d'un bonnet de coton. J'avais pour jouet un petit tonneau que je faisais rouler çà et là, et qui était couvert de mousse, et que j'appelais pour cette raison mon tonneau barbu, non sans relation avec les couplets de la belle Hélène, ce grand roi barbu qui s'avance, bu qui s'avance.
Les troupes versaillaises abordaient ce coin des deux côtés, par la rue Béranger et la rue Dupuy. La barricade qui faisait front sur celle-ci était tenue entre autres par un fédéré qui, soigneusement abrité, descendait tous ceux qui essayaient de se glisser dans la rue en cheminant de porte en porte. Il finit par rester seul, et tirait toujours. Enfin on entendit la chute d'un corps, puis le silence se fit, et, ce dernier résistant enfin abattu, la troupe s'élança dans la rue. L'officier qui les commandait vînt parler à notre soupirail, on lui offrit à boire et à manger pour lui et ses hommes. Il demanda pour lui-même du bouillon mêlé de vin rouge. Cela, ce sont les récits de ma mère, mais ce dont je me souviens personnellement, c'est de la ruée de tous les habitants sortis de la cave, aussitôt que la rue fut purgée des fédérés. Je me vois encore me faufilant entre les jambes de tous ceux qui se pressaient sous la porte cochère, alors que quelques balles passaient encore ça et là. J'en avais ramassé par terre une toute aplatie, que ma mère ne voulut pas me laisser garder, la jugeant dangereuse.
Notre maison du boulevard Voltaire était restée indemne, le feu avait été mis, au coin de la place du Château d'Eau, à l'autre bout de notre pâté, mais n'avait pas dépassé un ou deux immeubles que je me souviens d'avoir vu pendant plusieurs années à l'état de ruines, avec des hauts murs tout noirs, car le pétrole dont on enduisait les maisons pour les incendier poussait les flammes en haut.

3.4.4 - SOUVENIRS DE LORIENT

[je ne sais] quand mon grand-père a acheté le Verger. Peut être ne fût-ce pas longtemps après avoir quitté le service actif, ce qui eut lieu en 1848. Il vécut en retraite pendant une quinzaine d'années, habitant alternativement le Verger et la rue Poissonnière, numéro quatre. Cette maison que mon frère et moi avons vendue pour une bouchée de pain, venait sans doute de ma grand-mère, car elle faisait partie d'un groupe de bâtisses de la Compagnie des Indes. Au numéro deux habitaient les Mancel. Le numéro six était la maison de la tante Noyon. Un ou deux autres immeubles dont j'ai toujours ignoré les propriétaires la séparaient de celle de l'oncle Thirot, situé au coin de la rue de la Comédie. Je n'ai connu la maison de mon grand-père que louée en appartements d'une façon assez bizarre. Chaque appartement était coupé en deux par le palier de l'étage. Ma tante Noyon, qui habitait elle-même une partie de la maison, avait fait refaire l'escalier pour supprimer cet inconvénient. Mon père ne s'en était jamais soucié, et les locataires s'en accommodaient. La pièce séparée de l'appartement servait de cuisine. Au rez-de-chaussée, à part deux pièces de part et d'autre de l'entrée, ce qui était originairement la cuisine était horriblement sombre. Je ne suis jamais entré dans cette maison en compagnie de mon père, et personne ne m'a jamais expliqué l'affectation des pièces au temps de mon grand-père. Il y avait à l'étage supérieur une foison de chambres mansardées ou non dont mon père avait conservé en partie la jouissance ; il y remisait des vieilleries, dont une ou deux caisses de livres où figurait un traité d'art militaire, avec le Paradis perdu de Milton traduit par Chateaubriand et l'Allemagne de Mme de Staël. J'ai lu le Paradis perdu, et ce n'est pas la moindre preuve de ma résistance à la lecture pesante. Mon père avait conservé aussi une cave, où il gardait une sélection de vins de son père ; celui-ci, comme tous les marins lorientais, avait une cave soignée, mon père, de son côté, était connaisseur. Tous les ans, mon père choisissait quelques bouteilles qu'il emportait à Paris ; une certaine année, il trouva la cave vide ; je le vois encore, effondré dans un fauteuil du salon de la tante Noyon, après avoir constaté ce malheur. L'auteur du vol fut supposé être l'ordonnance du locataire du rez-de-chaussée ou même celui-ci est en personne : un sieur Estivant. Celui-ci remplissait des fonctions qui devaient être sans limite d'âge, car il me paraissait bien vieux.

Je ne sais si c'est à l'oncle Fidèle ou à son gendre Lejeune qu'étaient ces deux tables phénoménales, l'une ronde, l'autre rectangulaire, et je dirais monoxyles, car c'était en bois ce que sont en pierre les monolithes. Je n'ai qu'un assez vague souvenir de la table ronde, qui ne différait guère de la classique table autour de laquelle la bourgeoisie du temps de Louis-Philippe, comme la famille royale elle-même, s'asseyait en rond les soirs. La table rectangulaire tenait en entier à Brutul, une vaste salle à manger, à laquelle elle donnait l'aspect d'une table d'hôte. Ce meuble, que ses dimensions rendaient immobile, était précieux les jours où le père Lejeune offrait un de ces dîners pantagruéliques où triomphait l'art éminent de la grosse cuisinière Isabelle, 10 vins, 22 assiettes de dessert, 10 ou 12 plats de résistance, et toute la famille, une vingtaine de personnes, mais les autres jours, on dansait autour de ce billard immense, et le déjeuner de famille semblait celui d'une table d'hôtes boudée par sa clientèle. Eugène et moi profitions assez souvent de la permission de venir déjeuner sans être invités. Tout ce qu'on demandait, c'est d'être à l'heure. On avait conservé à Brutul l'usage maritime d'alors de déjeuner à 9 h 30. Au Verger, on était plus moderne, j'y ai connu le déjeuner à 10 heures, 10 h 30, puis progressivement à l'heure de tout le monde. Chez la tante Noyon, la cuisine était très soignée, moins au Verger, où elle devint même déplorable après la mort de ma tante Amélie et sous le règne d'Amélie Lejeune. Mais ce fut toujours plantureux. Le déjeuner comportait, avec une grande motte de beurre à chaque bout de la table, des pommes de terre bouillies, des sardines grillées en quantité industrielle (elles coûtaient 2 sous la douzaine, et ce fut la fin du monde quand elles passèrent à trois sous), des chevrettes, des palourdes, des crabes de notre pêche, d'autres sardines confites au vinaigre ; après s'être bourré de tout cela pendant un quart d'heure, sans préjudice de quelque poisson, comme d'admirables petits rougets au beurre, on restait pantois quand l'arrivée d'un bifteck faisait souvenir que le vrai déjeuner n'avait pas encore commencé. J'aimais moins les jours maigres, la bouillie et les crêpes de blé noir avec du lait aigre.

3.4.5 - L'AFFAIRE DREYFUS
Entre 1894 et 1899

(4 novembre 1936)
Du temps de l'affaire Dreyfus, j'étais très assidu aux séances, grandes ou petites, de la Société de législation comparée. Elle comprenait un noyau de Juifs, dont je serais hors d'état d'évaluer le nombre ou la proportion, mais qui naturellement profitait de l'influence très légitime qu'exerçait Lyon-Caen. Celui-ci, en cette matière, pour se donner plus d'importance qu'il n'en avait en réalité, je veux dire l'affaire Dreyfus, me faisait l'effet d'agir avec une complète et sincère naïveté, il était dreyfusard avec tranquillité, comme s'il était impossible d'être autre chose, et il parlait de l'affaire avec et devant n'importe qui, sans soupçonner qu'il y avait un plat et qu'il valait mieux n'y point marcher. Il me semble que les antidreyfusards, qui, au moins, dans la Société de législation comparée, étaient mieux élevés que les autres, pratiquaient là comme ailleurs et toujours, le tact stupide des modérés à travers les âges, qui consiste à laisser crier les adversaires, et à se taire pour ne désobliger personne. Tout cela n'amenait d'ailleurs aucun incident, en somme, mais les dreyfusards poussaient sournoisement leur pointe, et glissaient leur venin dans l'anodine tisane du droit pur. Faire une enquête sur la législation des Conseils de guerre à travers le monde, n'était-ce pas une spirituelle manière de se montrer actuel, de quoi personne ne pourrait se formaliser ; et voilà parties des conférences où on ne manquait pas de faire ressortir plus ou moins hypocritement la supériorité des pays qui ne laissaient pas la bride sur le cou à des tribunaux militaires composés de brutes galonnées. Cela faisait sourire ceux qui savaient de famille, militaire ou maritime, l'admirable conscience et la moins admirable indulgence des officiers juges.
Or, parmi nos collègues se trouvait un avocat nommé Hubert Valleroux, très notoire au Palais, hors de là inconnu du public, sauf le public spécial de quelques juristes qui s'intéressaient à ses œuvres ingrates, mais utiles, touchant, si j'ai bonne mémoire à des questions sociales, je ne sais plus lesquelles, de ces travaux qu'on ne fait que pour être utile. Il avait un extérieur assez ridicule. D'une taille moyenne, plutôt petit, il était vêtu d'habits râpés d'une propreté miraculeuse, jaquette, gilet et pantalon de trois paroisses, ce dernier trop court, ayant sans doute été raccourci au fur et à mesure de l'usure ; une barbe et des cheveux en brosse grisonnants et raides, les pommettes rouges, d'un âge indiscernable, vénéré, et cheville ouvrière d'œuvres qu'il aidait de sa collaboration et de ses connaissances juridiques très étendues, bref, un saint. À un moment de la discussion consécutive à une de ces conférences, il demanda la parole, et d'un ton uni, tranquille et assuré, il déclara qu'en matière de Conseils de guerre, il se trouvait les connaître particulièrement, ayant souvent plaidé devant eux (c'était bien le genre de clientèle peu rémunératrice qu'on pouvait lui deviner) ; qu'il avait toujours été frappé de la conscience, de la clairvoyance, que sais-je, de ces tribunaux, et pour achever ses auditeurs ébahis, il ajouta qu'il avait tout particulièrement suivi les Conseils qui jugèrent les insurgés après la Commune (ces conseils honnis entre tous !) et qu'il avait trouvé chez eux tous ces scrupules. En particulier, il se souvenait d'un énorme colonel de cuirassiers qui l'avait frappé comme un des meilleurs présidents de tribunal qu'il eût jamais rencontrés. Un cuirassier ! Le symbole même de la brute militaire ! Les robins qui l'écoutaient, en baillaient des ronds de chapeau : l'expression était neuve d'ailleurs.
(20 juillet 1939)
C'est également à l'affaire Dreyfus que doit se rapporter le souvenir plus personnel de mon arrestation. Elle eut lieu au sortir d'une réunion comme les partis en organisaient sans cesse à cette époque ; j'y avais assisté seul à la salle des Agriculteurs de France, si j'ai bonne mémoire, à deux pas de chez moi (rue de Mogador), et sans nullement m'attendre à subir le détour du poste de police pour rentrer à mon domicile. Je descendais donc, la conférence finie, tranquillement la rue de Clichy vers la place de la Trinité , sans former aucun groupe, sinon peut-être en apparence, quand je vis s'élancer vers moi un officier de paix suivi de quelques agents, portant ses deux poings à la hauteur de la poitrine et criant sans véhémence : « Allons, dispersez-vous ». Je ne sais ce qui me prit, mais je ripostai au contact assez placide de ces poings avec mon estomac. « Il faudrait voir à ne pas donner des coups de poings aux gens avant qu'ils n'aient rien fait ». C'était calme, mais anodin, et surtout inutile. Toujours est-il que cela fournissait sans doute un prétexte cherché, Tourny, le chef de la police municipale, se trouvait à deux pas, il donna l'ordre de m'arrêter, et c'est encadré de deux sergots fort aimables que je continuai ma route, fort pleins de considération pour un monsieur arrêté sur l'ordre d'un aussi gros bonnet, dont ils dévoilèrent l'identité à de jeunes gens inconnus de moi, qui suivirent notre groupe pour apporter le témoignage de mon innocence. Je me servis de l'un d'eux pour faire savoir à ma femme chez elle que mon retour serait retardé. Un autre subit mon sort obscur, en dehors du député Lazies, celui-ci escorté d'un autre député, le Provost de Launay, le père de celui qui vient d'être Président du Conseil municipal de Paris. Lazies avait proféré quelques paroles injurieuses à haute voix envers Waldeck-Rousseau, alors Président du Conseil. Je fus placé avec mon coarrêté, chacun avec notre sergot, dans un bureau, voisin d'un autre bureau muni d'un téléphone, où Tourny vint plus tard communiquer avec le ministère de l'Intérieur. J'entendis toute sa conversation. La conversation des sergots, qu'ils m'avaient admis à partager, et qui touchait leur service, section des vols de bicyclette, m'avait appris que nous autres, c'était plus ou c'était moins, suivant le sens par lequel on regardait la question. La conversation de Tourny me rassura sur mon sort. J'ai cru savoir plus tard que les socialistes donnant une réunion le même soir, on désirait à la police avoir un peu de tumulte des deux côtés, mais comme il n'y en avait eu d'aucun côté, on laissait courir, en se bornant à annoncer l'arrestation de deux employés de commerce, dont moi que cette qualification vexa beaucoup. J'avais appris aussi à travers le mur que je serais relâché tout de suite, et que Lazies serait gardé jusqu'à minuit. Le lendemain, les journaux annonçaient mon aventure, et mon bureau pliait sous les cartes de visite cornées de mes collègues, presque tous fort nationalistes. Le plus amusant de la bande fut mon chef de service, Sallantin, qui se crut obligé de me dire quelque chose, ce fut pour m'avouer qu'une arrestation de ce genre était plutôt honorable.

3.4.6 - DIVERS

Ce n'est plus aujourd'hui un mystère que la Révolution fut encouragée par les puissances étrangères, et que les troubles qui éclatèrent dès le début dans nos ports de guerre furent l'œuvre de l'Angleterre, qui n'a jamais perdu une occasion d'affaiblir la flotte de ses concurrents. C'est un trait qui se retrouve dans toutes les révolutions du continent, que les rébellions maritimes : révolution française, révolution russe de 1917, révolution allemande de 1918 (sans oublier que les équipages allemands comprenaient un très grand nombre de matelots alsaciens).
Le règne de Louis XVI avait été marqué par un relèvement splendide de la marine française sous l'impulsion de Sartine ; la revanche que voulut prendre l'Angleterre ne fut pas pour elle inutile, car la situation créée à nos officiers de marine par l'indiscipline révolutionnaire fut telle que tous, presque sans exception, furent acculés à l'immigration, et la marine française fut privée de ses officiers. Un état-major maritime s'improvise encore moins qu'un état-major militaire. Les flottes de la Révolution n'étaient pas commandées. Les hommes du métier s'en rendaient si bien compte que sous Napoléon, c'était une sorte de préjugé, chez les ministres, de reprocher presque a priori aux chefs d'escadre de se conduire en commandant d'un vaisseau et non en commandant en chef.

Marcel Cosmao Dumanoir à sa table de travail

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Et pour terminer, une pointe d'humour, avec une chansonnette du modèle des petits poèmes humoristiques et jouant sur les mots qu'il aimait composer :

"Rose d'épiderme, droit comme un glaïeul,
Il est encore ferme l'aïeul, ferme l'aïeul !"

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